Je m'appelle Julien Ferrand, j'ai trente-quatre ans, et je vis à Clermont-Ferrand. Si vous demandiez à ma belle-mère, Chantal, ce que je suis, elle vous dirait sans hésiter : l'homme qui a volé la place de son fils. Elle ne le dit jamais devant tout le monde, remarquez. Elle le dit avec un sourcil levé, une phrase laissée en suspens, un « ah, c'est toi qui l'emmènes au ski cette année » chargé comme un fusil.
Voilà ce qu'elle ne raconte pas quand elle parle de moi.
Mathilde et son fiancé, Nicolas, se sont rencontrés au lycée Blaise-Pascal. Elle avait dix-sept ans, il en avait dix-neuf, tout juste sorti d'un service militaire écourté pour raisons médicales — un genou fragile, rien de grave. Il était revenu dans la ville avec cette assurance particulière des garçons qui ont vu autre chose que la cour du bahut. Au bal de fin d'année, il l'avait invitée à danser sans lui demander son prénom d'abord. Elle me l'a raconté cent fois, cette soirée : la salle des fêtes de la mairie, les guirlandes un peu tristes, et lui qui traverse la piste droit vers elle.
Ils se sont fiancés trois ans plus tard. Nicolas travaillait comme technicien pour une entreprise de maintenance de lignes électriques, un boulot qui payait bien quand on acceptait les déplacements. Justement, un chantier s'ouvrait dans le Cantal, sur des pylônes à haute tension — quatre mois, primes de risque incluses. Il voulait mettre de côté pour le mariage et pour une voiture, une Peugeot 308 d'occasion qu'il avait repérée chez un garagiste de Riom. Mathilde ne voulait pas qu'il parte. Il est parti quand même.
Il n'est jamais revenu.
Électrocution sur un pylône, un matin de novembre. Chantal — sa mère — a mis des semaines à seulement pouvoir prononcer son prénom sans s'effondrer. Mathilde, elle, a arrêté de manger pendant près de deux semaines ; sa propre mère a dû venir dormir chez elle pour la surveiller. Et puis, doucement, elle s'est mise à passer tous ses dimanches chez Chantal. Elles allaient au cimetière ensemble, restaient assises des heures dans la cuisine sans un mot, la théière froide entre elles.
Moi, à cette époque, je ne savais rien de tout ça. Je travaillais déjà au service urbanisme de la mairie de Clermont, je venais de rompre avec une fille avec qui j'étais depuis quatre ans — une rupture propre, sans drame, juste deux personnes qui ne voulaient plus la même chose. J'avais besoin de partir un peu, de ne plus croiser les mêmes têtes au bureau. Un collègue m'avait vanté un petit village du côté de Collioure, en Occitanie, hors saison, pas cher, pas de monde. J'y suis allé une semaine, seul, avec un livre que je n'ai pas ouvert et l'intention de ne penser à rien.
C'est là, sur la plage quasi déserte de novembre, que j'ai vu Mathilde pour la première fois. Elle marchait au bord de l'eau, les mains enfoncées dans les poches d'un manteau trop grand pour la saison. Il y avait chez elle une tristesse qui ne ressemblait pas à celle des vacanciers désabusés — quelque chose de plus lourd, de plus ancien qu'une semaine de mauvais temps. Je me souviens m'être dit : cette fille porte quelque chose qu'elle ne montre pas.
Je l'ai croisée trois fois en quatre jours avant de trouver le culot de lui parler. La quatrième fois, elle sortait d'une supérette avec un pain et deux yaourts, sa belle-mère l'attendait à l'hôtel. Je lui ai proposé un café à la terrasse d'à côté, presque vide, un chat efflanqué dormait sous une chaise. Elle a accepté, je crois, surtout parce qu'elle n'avait pas envie de rentrer tout de suite.
Elle m'a tout raconté — Nicolas, le pylône, Chantal, les dimanches silencieux. Ce qui m'a frappé, honnêtement, ce n'était pas l'histoire en elle-même, aussi terrible soit-elle. C'était la manière dont elle en parlait, comme si elle récitait un rôle qu'on lui avait attribué et qu'elle n'avait jamais eu le droit de refuser.
— Ça fait combien de temps ? j'ai demandé.
— Deux ans et quatre mois.
— Et elle vous laisse… vivre ?
Elle a haussé les épaules, gênée. Je n'ai pas insisté. On a échangé nos numéros avant qu'elle ne reparte rejoindre Chantal, qui, à son retour à l'hôtel, l'a accueillie avec un silence pesant et une question plantée comme un couteau : « Tu étais où ? »
Ce que je n'ai su que plus tard — et que Mathilde elle-même n'a compris que bien après — c'est que ce voyage à Collioure n'était pas anodin pour Chantal. Elle l'avait organisé elle-même, insisté pendant des semaines, payé une partie de la chambre. Pas pour que Mathilde se change les idées, comme elle le prétendait. Pour la garder près d'elle, loin de toute possibilité de rencontre, dans un cocon de deuil partagé où elle seule tenait les clés.
On s'est revus à Clermont, discrètement d'abord. Mathilde culpabilisait à chaque texto qu'elle m'envoyait, comme si elle trahissait un serment qu'on ne lui avait jamais vraiment fait signer. Un dimanche, elle est passée voir Chantal comme d'habitude, la théière, le silence, et Chantal a soudain relevé la tête :
— Tu as pris du poids.
— Non, je…
— Tu n'es pas enceinte, alors.
Un silence.
— Enceinte de qui, Chantal ?
Là, ma belle-mère — enfin, celle qui allait le devenir — a posé sa tasse avec un bruit sec sur la table en formica, et elle a dit la phrase que Mathilde ne m'a racontée que des mois plus tard, en pleurant de rage rétrospective :
— J'ai encore Maxime, tu sais. Il a vingt-deux ans maintenant. Ce ne serait pas plus mal, pour tout le monde, que ça reste dans la famille.
Maxime, c'était le petit frère de Nicolas.
Mathilde est sortie de cette maison en courant, pour la première fois depuis l'accident sans se retourner vers le cimetière en chemin. Elle m'a appelé depuis sa voiture, garée n'importe comment devant chez elle, incapable de conduire plus loin tellement elle tremblait.
Moi, je n'ai jamais eu de face-à-face théâtral avec Chantal, pas de scène où je serais arrivé pour tout régler. Ce n'est pas mon genre, et franchement, ce n'était pas ma bataille à mener à sa place. Ce qui s'est passé, c'est plus discret, et je trouve que c'est ce qui compte le plus.
Mathilde a arrêté de répondre aux appels de Chantal pendant un mois. Puis elle est retournée la voir, une seule fois, avec un dossier — un vrai, en carton beige, celui qui contenait tous les papiers concernant l'appartement de trente-huit mètres carrés que Nicolas avait acheté à crédit deux ans avant sa mort, et dans lequel Mathilde, jusque-là, laissait Chantal habiter gratuitement « en mémoire de lui », en payant elle-même le crédit restant chaque mois — quatre cent dix euros, pendant deux ans, sur son salaire de vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter.
Elle a posé le dossier sur la même table en formica.
— Je vends l'appartement, Chantal. Le notaire passe jeudi. Tu as jusqu'à la fin du mois pour trouver autre chose. Je continuerai à te parler, si tu veux. Mais je ne paierai plus pour une place que je n'occupe même pas, et je ne serai pas la mère de tes petits-enfants avec ton autre fils.
Chantal n'a rien dit sur le moment. Elle a juste regardé le dossier, puis Mathilde, comme si elle découvrait quelqu'un d'autre en face d'elle.
On s'est mariés dix-huit mois plus tard, à la mairie du sixième arrondissement de Clermont, une cérémonie simple, vingt-deux invités, un vin d'honneur dans le jardin d'un ami. Chantal n'est pas venue. Elle a envoyé un mot, sec, par la poste. Notre fils, Théo, est né un an après.
Ce que j'ai appris deux ans plus tard, par un cousin de Nicolas croisé par hasard à un mariage : Chantal n'avait jamais eu besoin de cet appartement. Elle possédait déjà sa propre maison, payée depuis longtemps, à Royat. Elle avait simplement laissé Mathilde continuer les traites, mois après mois, sans jamais le lui dire — parce que tant que l'argent coulait dans cette direction, elle avait une raison de l'appeler chaque semaine. Aujourd'hui, Chantal vit toujours à Royat, seule. Elle voit Théo deux fois par an, à Noël et pour son anniversaire, et elle ne parle jamais de moi. Ça me va très bien comme ça.
