Camille Vasseur avait quarante-six ans et deux mains couvertes de cambouis qui ne partaient jamais vraiment, même après trois lavages au savon noir. L'atelier de mécanique, rue des Fossés à Vannes, appartenait à son père depuis trente-deux ans. Elle y avait grandi entre les pneus empilés et l'odeur d'huile de moteur, et depuis la mort d'Henri, deux ans plus tôt, elle le faisait tourner seule avec un apprenti et une caisse enregistreuse qui n'était jamais tout à fait à l'équilibre.
Son frère Julien, lui, avait choisi Paris, la finance, les costumes bien coupés. Il revenait à Vannes deux fois par an, à Noël et pour les vacances d'été, garait sa BMW break devant l'atelier comme pour rappeler qu'il avait réussi ailleurs. Il n'avait jamais touché une clé à molette de sa vie.
Le jour où le notaire, maître Rocher, les avait convoqués tous les deux dans son cabinet place Gambetta, Camille pensait régler une simple formalité. La succession avait traîné, les papiers s'étaient empilés, il fallait signer pour clore le dossier. Elle portait encore sa combinaison de travail, tachée au niveau du genou droit.
— Il y a un souci, dit le notaire en ajustant ses lunettes. Votre père avait rédigé un testament olographe six mois avant son décès. Il n'était pas dans le dossier initial. Ma secrétaire l'a retrouvé cette semaine, classé par erreur avec des factures.
Julien se pencha en avant, intéressé pour de bon depuis le début de la réunion.
— L'atelier revient à parts égales, poursuivit le notaire. Cinquante pour cent chacun.
— Ça vaut combien, ce genre de fonds de commerce, aujourd'hui ? demanda Julien sans lever les yeux, déjà penché sur son téléphone.
— Julien.
— Quoi. J'ai le droit de savoir. C'est mon héritage aussi.
Cette nuit-là, Camille ne dormit pas trois heures d'affilée. Le lendemain, à l'atelier, elle se trompa deux fois dans le compte de la caisse et oublia de fermer le rideau de fer à midi, si bien qu'un client entra pendant sa pause sandwich pour demander si c'était ouvert. La semaine suivante, Julien engagea un agent immobilier, un certain Thibault Mercier, qui se présenta à l'atelier un mardi matin sans prévenir, carnet de notes à la main, pour évaluer les murs. Camille le trouva en train de mesurer la surface du garage avec un mètre laser pendant qu'elle changeait un embrayage sous une Peugeot 206.
— Vous faites quoi, là ?
— Une estimation pour Monsieur Vasseur. Il envisage une vente.
Elle posa sa clé, essuya ses mains sur un chiffon qui sentait le cambouis rance, et téléphona à son frère sur le trottoir, devant la vitrine où était encore collée l'annonce jaunie « Ouvert depuis 1994 ».
— Tu comptais me le dire quand ? Que tu voulais vendre ?
— Je ne t'ai rien caché. Je t'ai dit que je voulais faire estimer. On est copropriétaires, non ?
— Cet atelier, c'est ma vie, Julien. J'y ai passé vingt ans.
— Et moi j'ai un crédit sur trente ans pour un appartement dans le quinzième, une fille au conservatoire et un salaire qui n'augmente plus depuis deux ans. Excuse-moi de vouloir récupérer ma part.
Elle raccrocha sans répondre, rentra s'asseoir sur le vieux tabouret métallique près de la caisse, celle-là même où son père comptait la recette tous les soirs en sifflotant. Un poste chez un concessionnaire à Rennes, mieux payé, plus stable, on le lui avait proposé deux fois. Elle avait refusé les deux fois.
Les semaines suivantes, Julien multiplia les appels, les mails, une mise en demeure polie rédigée par son propre avocat. Camille finit par consulter, elle aussi, une avocate du barreau de Vannes, maître Le Goff.
— Vous pouvez le racheter, dit l'avocate. Mais il faudra un prêt, et sa part est estimée à cent dix mille euros.
Cent dix mille euros. Camille n'avait pas cette somme, ni la garantie qu'une banque la lui prêterait pour un commerce dont le chiffre d'affaires stagnait depuis trois ans.
Elle prit rendez-vous au Crédit Mutuel, présenta ses comptes, son carnet de clients fidèles, vingt-deux ans d'ancienneté dans le métier. Le conseiller hésita, demanda des garanties, proposa un taux qui lui fit tourner la tête. Elle sortit sans réponse ferme, marcha jusqu'au port, s'assit sur un banc face aux voiliers, le vent salé lui fouettant le visage.
Le soir même, en fermant le rideau de fer, elle trouva un mot glissé sous la porte. L'écriture était celle de Julien.
« On peut discuter avant d'aller plus loin. Rappelle-moi. »
Elle ne rappela pas tout de suite. Trois jours passèrent. Un dimanche où elle était seule, elle nettoya l'atelier de fond en comble et retrouva, dans un tiroir du bureau, un vieux carnet où leur père notait, à la main, les réparations qu'il offrait aux clients en difficulté. Sur la première page, une écriture penchée : « Mme Kernevez, joint de culasse, offert — mari au chômage. » Elle referma le carnet et le posa contre sa poitrine un instant, comme on tient un objet qu'on a failli perdre.
Elle rappela Julien, lui proposa de venir à l'atelier un samedi, en dehors des heures d'ouverture. Il arriva vers dix-sept heures, remarqua en entrant que le vieux calendrier des pièces automobiles était resté accroché au mur, jamais changé depuis la mort de leur père.
— Tu ne l'as jamais enlevé ?
— Non.
Ils s'assirent face à face sur deux tabourets, au milieu des outils. Camille posa sur l'établi une pile de documents : ses relevés de compte des cinq dernières années, le devis d'un cabinet comptable pour une estimation réelle du fonds, et une proposition — un rachat échelonné sur huit ans, un premier versement de vingt mille euros issus de ses économies, le reste financé par un prêt professionnel que la Banque Populaire avait accepté, en principe, après le refus du Crédit Mutuel.
— Je ne te demande pas de renoncer à ta part, Julien. Je te demande du temps. Huit ans, avec les intérêts, tu récupéreras plus que ce que te proposait l'agence pour une vente rapide.
Julien regarda les papiers, fit le tour de l'atelier, s'arrêta devant l'établi où leur père avait gravé, des décennies plus tôt, ses initiales dans le bois avec un tournevis.
— Papa m'a écrit une lettre, tu sais. Après qu'on s'est engueulés, l'été d'avant sa mort. Je lui avais dit que cet atelier ne valait rien, qu'il ferait mieux de vendre tant qu'il en avait l'occasion.
— Je ne savais pas.
— Il ne me l'a jamais envoyée. Le notaire me l'a donnée avec les papiers. Il écrivait que je comprendrais un jour ce que ça représentait, pour toi.
Camille ne répondit rien tout de suite. Elle tira le tiroir de l'établi, en sortit le carnet des réparations offertes, le posa à côté des relevés de compte, sans un mot.
— J'avais besoin de cet argent maintenant, dit finalement Julien. Pas dans huit ans.
— Je sais. Je ne peux rien y faire autrement.
Il finit par signer, le chiffre tenait la route, l'avocate de Camille avait rédigé une convention solide, avec échéancier notarié et garantie hypothécaire sur l'atelier en cas de défaut de paiement. Ils se retrouvèrent chez maître Rocher un jeudi matin de novembre, à neuf heures. Julien signa le premier, reposa son stylo, regarda sa sœur.
— Tu vas enlever le calendrier, maintenant ?
— Un jour. Pas encore.
Il ne dit rien de plus, signa la dernière page, et lui tendit la main — pas pour la serrer, pour lui rendre le stylo qu'elle avait oublié de reprendre.
