Le testament que ma voisine a lu à voix haute dans l’escalier

Je m'appelle Odile, je suis assistante sociale au centre communal d'action sociale de Chalon-sur-Saône, et ça fait vingt-deux ans que je fais ce métier. On croit qu'avec le temps on s'endurcit. C'est faux. On apprend juste à ne pas pleurer devant les gens — on garde ça pour la voiture, sur le parking, avant de démarrer.

L'immeuble où j'intervenais ce jour-là, rue de Strasbourg, sentait la soupe au poireau et le tabac froid, comme la moitié des cages d'escalier de cette ville. Madame Berthier, quatre-vingt-sept ans, quatrième étage sans ascenseur, venait de mourir dans son sommeil un mardi de novembre. Sa fille, Corinne, cinquante-trois ans, coiffeuse à son compte avenue Boucicaut, m'avait appelée parce qu'elle ne savait pas par où commencer pour les démarches. C'est mon travail, ça : accompagner les vivants qui restent avec la paperasse des morts.

Je suis montée avec elle ce jeudi-là. L'appartement était petit, deux pièces, un carrelage à damiers dans l'entrée, une photo de premier communion qui prenait la poussière sur le buffet. Corinne fouillait les tiroirs pour trouver le livret de famille, et c'est là qu'on est tombées sur une pochette en carton, de celles qu'on achète à la Maison de la Presse, avec écrit au feutre : "Pour Corinne, à ouvrir après."

Dedans, il n'y avait pas grand-chose. Un relevé de la Caisse d'Épargne montrant qu'il restait quatre mille sept cents euros sur un compte que Corinne ignorait. Un contrat d'obsèques déjà payé, pour ne rien devoir à personne. Et une lettre, deux pages, écrite à l'encre bleue, l'écriture tremblée des dernières années.

Corinne l'a lue debout, dans l'entrée, sans s'asseoir. Moi je faisais semblant de trier des papiers sur la table pour lui laisser un peu d'intimité, mais l'appartement était si petit que j'entendais sa respiration changer.

La lettre disait, en substance, que sa mère savait que les dernières années avaient été dures entre elles — un différend autour du frère de Corinne, Marc, parti s'installer à Lyon depuis longtemps et qui n'était jamais revenu, pas même pour les obsèques du père dix ans plus tôt. Madame Berthier écrivait qu'elle n'avait jamais su réconcilier ses deux enfants, et qu'elle en avait porté la culpabilité comme une pierre dans la poche, tous les jours, jusqu'à la fin. Elle disait aussi qu'elle avait vu Corinne venir la voir chaque dimanche, faire les courses, laver les carreaux, sans jamais rien demander en retour — et que c'était Corinne, et seulement Corinne, qui hériterait de l'appartement, malgré ce que le notaire appellerait sans doute "l'usage" du partage égal entre frère et sœur.

Corinne a replié la lettre. Elle ne pleurait pas, ou plus exactement elle pleurait d'une manière sèche, sans bruit, en fixant le carrelage à damiers. J'ai proposé de repasser le lendemain, elle a dit non, restez, s'il vous plaît, juste cinq minutes.

C'est là que Marc a téléphoné. Corinne avait dû le prévenir la veille pour l'enterrement. Elle a mis le haut-parleur sans réfléchir — je pense qu'elle avait besoin d'un témoin, ou peut-être qu'elle voulait juste que quelqu'un d'autre entende ce qu'elle allait dire. Marc parlait vite, disait qu'il ne pouvait pas venir avant samedi, qu'il fallait voir avec le notaire pour la vente de l'appartement, "on partage en deux, évidemment, comme d'habitude." Il n'a pas demandé une seule fois comment leur mère était morte, ni si elle avait souffert.

Corinne a répondu qu'il n'y aurait rien à partager, que leur mère avait tout écrit, que le notaire, maître Vasseur, avait déjà les actes en dépôt depuis six ans. Un silence, au bout du fil. Puis Marc a raccroché sans un mot de plus.

Je suis restée encore un peu, le temps que Corinne referme la pochette en carton. Sur le rebord de la fenêtre, il y avait une plante grasse à moitié desséchée que personne n'avait pensé à arroser depuis des jours — un détail idiot, mais c'est celui dont je me souviens le mieux, allez savoir pourquoi. J'ai proposé de l'emporter, Corinne a dit non, laissez, je reviendrai la chercher avec le reste.

Trois semaines plus tard, je suis repassée pour l'aider à finaliser le dossier d'aide aux frais d'obsèques. Corinne m'a dit que le rendez-vous chez le notaire avait eu lieu la veille. Marc était venu, avait contesté, avait parlé d'un avocat. Maître Vasseur lui avait simplement tendu le testament olographe, daté et signé, parfaitement valide, et lui avait rappelé le montant de la réserve héréditaire à laquelle il avait tout de même droit — une petite somme, calculée sur la valeur de l'appartement, guère plus de neuf mille euros. Marc avait signé les papiers sans un mot, était reparti sans même repasser par l'appartement pour prendre un objet, une photo, quoi que ce soit qui ait appartenu à leur mère.

Corinne, elle, a gardé les clés. Elle a fait changer la serrure — pas par méfiance, m'a-t-elle dit, mais parce que l'ancienne serrure était celle que sa mère utilisait tous les jours, et qu'elle ne supportait pas l'idée d'y glisser sa propre clé comme si de rien n'était. Elle a gardé le compte de la Caisse d'Épargne, réglé les dernières factures, et a laissé la plante grasse mourir tout à fait sur le rebord de la fenêtre, sans jamais retourner l'arroser.

J'ai revu Corinne au printemps suivant, dans son salon de coiffure, pour un autre dossier sans rapport. Elle m'a dit qu'elle avait fini par vendre l'appartement, qu'elle en avait gardé une partie et versé le reste sur un livret pour sa fille. Elle m'a aussi appris, presque en passant, en coupant une mèche, que c'est elle-même, cinq ans plus tôt, qui avait pris rendez-vous chez le notaire pour sa mère et payé les honoraires de l'acte, parce que Madame Berthier n'osait pas franchir seule la porte de l'étude, de peur que Marc ne l'apprenne. Je n'ai rien dit de plus, j'ai juste hoché la tête, et je suis repartie avec mon dossier sous le bras, en pensant à cette plante grasse qu'on n'avait jamais arrosée.

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Odissea
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