Les valises de ma belle-sœur trônaient déjà dans ma chambre quand mon mari m'a lancé, goguenard, que c'était à moi de dégager. L'odeur d'un parfum sucré et bon marché m'a prise à la gorge dès le seuil. J'ai posé ma mallette de travail, celle avec les scellés, sur le carrelage de l'entrée sans bouger d'un pas. Le sol technique du couloir — un revêtement spécial, traité aux produits alcalins, qu'on nettoie une fois par semaine avec un protocole précis — portait des traces grises de semelles étrangères. Sur la console où je range d'ordinaire mes lingettes désinfectantes et mon badge du laboratoire, une rangée de flacons roses et de tubes en verre s'était installée. À côté, une trousse de maquillage ouverte laissait échapper des éponges maculées de fond de teint.
— Ah, te voilà enfin ! a lancé une voix flûtée et sans gêne depuis le couloir.
Karine est sortie de ma chambre, enveloppée dans le peignoir en éponge que je m'étais offert deux mois plus tôt, un cure-dent coincé entre les dents.
— Pose ton sac par terre, Élise, a-t-elle dit sans même songer à ranger ses flacons. Tu vois bien qu'on s'installe. J'ai mes pots classés par taille, touche à rien.
Je n'ai pas bougé. J'ai remis en place le bracelet titane à mon poignet gauche — l'écran noir mat du capteur a clignoté en vert, mon pouls affiché : soixante-douze.
— Qu'est-ce que tes affaires font dans ma chambre, Karine ? ai-je demandé, d'une voix plate.
— Où veux-tu qu'elles soient ? a répondu Julien en sortant de la cuisine d'un pas nonchalant. Il portait mon pantalon d'intérieur, trop court pour lui de dix bons centimètres. Ma sœur s'installe chez nous. Pour de bon.
— Ta sœur a franchi le contrôle du logement de fonction ? Sans autorisation du service du personnel ?
Julien a soupiré, agacé, comme s'il chassait une mouche.
— Ça recommence. Tes grands mots. Arrête ton cirque, on a tout décidé sans toi. Maman est là aussi, en train de prendre le café.
— Monique est là aussi ? ai-je serré la poignée de ma mallette.
— Évidemment, a fait Karine en croisant les bras, appuyée contre la console. Maman est venue m'aider à m'installer. La chambre est à moi maintenant. Le lit est en deux places, ça suffira largement pour Vadim et moi. Toi, Julien te dépliera le fauteuil-lit sur la véranda. Ou le canapé du salon, quand tu rentreras de garde.
— Quelle véranda ?
— La véranda chauffée, a précisé Monique, apparue dans l'embrasure de la cuisine, ma tasse en porcelaine à liseré doré à la main. Arrête de jouer les martyres, Élise. T'es une grande fille, tu vas t'en remettre. Karine a besoin d'un coin après son divorce, elle est à bout de nerfs. Toi, tu passes tes journées à l'institut, cet appartement, tu t'en sers à peine.
J'ai regardé ma belle-mère boire tranquillement dans ma tasse, laissant une marque de rouge à lèvres grasse sur la porcelaine blanche.
— Ce n'est pas un appartement, Monique, ai-je répondu. C'est un logement de fonction classé, rattaché au pavillon d'Orsel.
— Appelle-le comme tu veux ! a aboyé Julien en faisant un pas vers moi. Arrête de te la jouer chef de service ! T'es chez toi, pas au labo ! Tu es ma femme ou quoi ? Ma sœur se retrouve à la rue, son ex lui a pris l'appartement pour dettes, elle n'a nulle part où aller ! Tu comprends ça, avec ta tête de scientifique ?
— Je comprends surtout que ta mère a un F3 rue des Tanneurs, ai-je répondu. Et que Karine y est domiciliée.
— C'est étroit là-bas ! a coupé Monique. Chez moi, j'ai besoin de calme, ma tension me joue des tours ! Ici, c'est un F4 correct. Et puis, Élise, sois une femme pour une fois. Julien est le chef de famille. S'il a décidé que sa sœur vivrait avec vous, elle vivra avec vous.
— Elle ne vivra pas ici, ai-je répondu.
Karine a ricané, buvant une gorgée de vin à même le goulot, ignorant le verre posé devant elle.
— On verra bien comment tu comptes me virer. Mes affaires sont déjà dans la chambre. J'ai vidé ton armoire, tout ton bazar est dans des cartons sur la véranda. Alors habitue-toi, belle-sœur. C'est moi qui commande, maintenant.
Je suis passée dans la cuisine sans retirer mon caban de service. J'ai posé ma mallette sur le seul plan de travail protégé de la poussière. Sur la table en inox, une bouteille de champagne millésimé était ouverte — celle-là même que le conseil scientifique m'avait offerte avec mon diplôme, pour la clôture d'une étude classifiée sur les souches de troisième catégorie. À côté traînaient le papier alu froissé et le bouchon.
— Vous avez ouvert ce vin sans demander, ai-je constaté.
— Oh, un petit mousseux ! a répliqué Karine en s'installant sans façon sur ma chaise, jambes croisées. On fête la pendaison de crémaillère. On a bien le droit. Julien dit que tu l'as même pas payé, c'est le boulot qui te l'a filé.
— C'est un champagne de collection, Karine. Il était enfermé dans le coffre sécurisé du labo, celui que je garde ici temporairement.
— Et alors ? Julien s'est servi un verre plein, dans un verre ordinaire pris dans l'égouttoir. J'ai repéré le code de ton coffre depuis longtemps. Tu le tapes toujours devant moi. C'est qu'une bouteille, arrête d'en faire un drame.
— Tu as ouvert mon coffre personnel ?
— Et il a bien fait ! a renchéri Monique, s'asseyant sur la deuxième chaise, dépliant une serviette sur ses genoux. Arrête d'interroger ton mari comme un accusé, Élise ! Écoute plutôt les gens raisonnables. Demain tu prends ta journée et tu files à la mairie.
— Pourquoi la mairie ?
— Comment ça pourquoi ? Monique a froncé les sourcils, tapotant l'ongle contre son verre. Il faut domicilier Karine ici. Et son petit aussi, pour qu'il rentre à l'école du quartier. Chez moi, les listes d'attente sont interminables, mais ici, dans votre secteur, les écoles sont bonnes.
— Je ne peux pas domicilier Karine ici, ai-je articulé, calme. Ni elle, ni son fils.
— Et pourquoi donc ? a hurlé ma belle-sœur en se redressant, poings sur les hanches. Tu es radine à ce point ? Tu refuses un coin à la propre sœur de ton mari ?
— Parce que le rattachement administratif de ce logement passe uniquement par le service du personnel du ministère et la direction de l'institut, ai-je répondu, en regardant Julien. Je te l'ai déjà expliqué, il y a trois ans, quand on a signé la convention d'occupation.
Julien s'est tourné vers sa mère en soupirant, affichant un air de martyr consommé.
— Tu l'entends, maman ? Elle recommence. Elle s'est mis ces histoires en tête et elle y croit dur comme fer.
— Julien, ai-je fait un pas vers lui. Ce ne sont pas des histoires. Tu es domicilié ici à titre temporaire, en tant que conjoint d'agent. Sans droit de disposition, ni d'hébergement de tiers.
— Élise ! Julien a cogné son verre sur la table, le vin a giclé sur le plan de travail stérile. Arrête de jouer les chefs de service ! T'es à la maison, pas au labo ! Tu es ma femme, oui ou non ? J'ai ma sœur à la rue ! Son ex-mari lui a pris son appart pour des dettes, elle n'a nulle part où dormir ! Tu comprends ça, avec ton cerveau de labo ?
— Ce que je comprends, c'est que ta mère a un F3 rue des Tanneurs, ai-je répété. Et que Karine y est toujours inscrite.
— Il est trop petit là-bas ! a coupé Monique. Chez moi, j'ai besoin de silence, je dois prendre mes gouttes ! Et là, c'est un bel appartement, quatre pièces. De toute façon, Élise, sois une femme. Julien est le chef de famille. S'il décide que sa sœur reste, elle reste.
— Elle ne restera pas, ai-je répondu.
Karine a ricané encore, avalant une gorgée à même le goulot.
— On verra ça. Mes affaires sont déjà dans la chambre. J'ai vidé ton armoire, tes fringues sont dans des cartons sur la véranda. Habitue-toi, belle-sœur. C'est moi la patronne, ici, maintenant.
Je n'ai rien répondu. Je suis retournée dans l'entrée, j'ai ouvert ma mallette sur la console — entre les flacons roses de Karine — et j'en ai sorti mon téléphone professionnel. Personne n'a fait attention à moi : Julien remplissait son verre, Monique racontait à sa fille comment repeindre les murs de « sa » chambre en beige, Karine feuilletait un catalogue de meubles sur mon canapé, pieds nus posés sur l'accoudoir. J'ai composé le numéro du service logement de l'institut, celui qu'on m'avait donné pour les urgences. Une voix m'a répondu à la deuxième sonnerie. J'ai expliqué la situation en dix phrases, sans une once de tremblement : occupation non autorisée du logement de fonction, présence de tiers non déclarés, intrusion dans un dispositif de sécurité classifié — le coffre. On m'a dit qu'un rapport de constat pouvait être établi le lendemain matin, à condition que je vienne signer sur place, et qu'un huissier du service pouvait m'accompagner pour l'état des lieux.
Le lendemain, à sept heures, j'étais devant la porte du pavillon d'Orsel avec deux agents du service de sécurité de l'institut et un huissier, Maître Rambert, mallette en cuir à la main, un dossier de trois feuillets sous le bras : la convention d'occupation signée trois ans plus tôt par Julien et moi, la clause précisant qu'aucun tiers ne pouvait être hébergé sans accord écrit de la direction, et le procès-verbal de constat de la veille, photos à l'appui, des flacons sur ma console, du vin renversé, du coffre forcé.
Julien a ouvert en caleçon, encore endormi, et son visage s'est figé en voyant les uniformes derrière moi.
— Diane… Élise, qu'est-ce que c'est que ça ?
— Le constat d'occupation irrégulière du logement, ai-je répondu, en tendant le dossier à Maître Rambert. Karine et Vadim ont quarante-huit heures pour quitter les lieux. C'est écrit noir sur blanc dans la convention que tu as signée toi-même.
Monique est arrivée en robe de chambre, la bouche encore pleine de tartine.
— Vous n'avez pas le droit ! C'est de la persécution !
— C'est un logement classifié, madame, a répondu calmement Maître Rambert. Le règlement du ministère prime sur les arrangements familiaux. Vous avez jusqu'à demain dix-huit heures.
Karine a surgi de la chambre, le peignoir mal fermé, hurlant que j'étais une femme sans cœur, que je jetais une mère et son enfant à la rue. Je l'ai regardée sans hausser le ton.
— Ta mère a un F3 libre rue des Tanneurs. Ce n'est pas la rue. C'est juste que ce ne sera plus ici.
Julien a tenté de m'attraper le bras — un des agents a fait un pas en avant, et il a laissé retomber sa main.
— Et nous deux, alors ? a-t-il demandé, la voix soudain plus basse.
— Il n'y a plus de nous deux, Julien. J'ai déjà déposé la requête en divorce ce matin, avant de venir. Le dossier est au greffe du tribunal, avec la même adresse que celle-ci.
Karine a fini par partir le surlendemain, ses cartons entassés dans le utilitaire loué par sa mère, sans un mot pour moi. Julien est resté encore une semaine sur le canapé du salon, le temps de trouver un studio à Bagnolet, financé — je l'ai appris plus tard — par les huit mille euros que Monique avait mis de côté pour ses propres soins dentaires. J'ai changé la serrure du pavillon le jour de son départ, une simple opération, vingt minutes, un serrurier de la rue voisine, quatre-vingt-dix euros. Le divorce a été prononcé onze mois plus tard ; le logement de fonction, par nature, n'entrait dans aucun partage.
Deux hivers ont passé. J'ai croisé Monique au marché de Noël du quartier, l'an dernier, un vendredi de fin novembre ; elle m'a dit, presque en passant, que Karine n'avait finalement jamais remboursé le loyer du F3, et que c'était Monique elle-même qui payait la différence à la mairie depuis deux ans pour éviter l'expulsion. Elle me l'a dit sans amertume, comme un fait qu'on énonce entre deux stands de vin chaud, avant de repartir avec son sac de chocolats. Je n'ai rien répondu ; j'ai juste noté, dans un coin de ma tête, que le champagne de collection, lui, avait été remplacé dans mon coffre depuis longtemps — et que celui-là, personne n'y touchait plus.
