Le tiroir du bas, celui que Simone n’ouvre plus

Simone Vasseur a rangé ses clés d'atelier dans le tiroir du bas de son buffet, celui qui grince, à Saint-Étienne, un mardi de juin, il y a exactement onze ans. Elle dirigeait une petite fonderie familiale, quarante-trois employés, une réputation solide dans le quartier de Terrenoire. Le jour de son départ à la retraite, personne ne l'a chassée — le conseil d'administration a simplement voté, poliment, pour son successeur. Elle avait soixante et un ans. Elle a signé les papiers, serré des mains, et le soir même, dans sa cuisine, elle a posé son trousseau sur la toile cirée et n'a pas su quoi faire de ses bras.

Pendant des mois, elle a continué à se réveiller à cinq heures et quart. Le café passait, elle s'habillait, et puis elle se rasseyait. Un jour, chez le boulanger de la rue Michelet, elle a entendu un ancien contremaître raconter à quelqu'un d'autre comment "on faisait avant, du temps de Mme Vasseur" — et elle a compris, en réglant sa baguette à deux euros dix, que ce "avant" ne lui appartenait déjà plus vraiment. Elle a rangé cette phrase quelque part, sans la ressasser. Le chat du voisin venait quand même gratter à sa porte tous les matins, lui, indifférent à qui elle avait été.

À soixante-douze ans, le répertoire téléphonique s'est mis à maigrir. Deux anciennes collègues sont parties vivre près de leurs enfants, à Annecy et à Nantes. Georgette, sa voisine de palier depuis vingt-huit ans, est morte un dimanche de novembre, et Simone a réalisé qu'elle ne savait plus vraiment qui, dans l'immeuble, connaissait encore son prénom en entier. Elle a arrêté de dire "à l'époque où je dirigeais l'usine". Elle a commencé, à la place, à demander aux gens comment allait leur semaine. C'était une décision presque technique, prise un matin devant son bol — comme si elle avait choisi de changer de vitesse.

Sa fille, Camille, vit à Lyon avec son mari et leurs deux garçons. Elle appelle le dimanche, en général vers dix-huit heures, entre le bain des enfants et le repas. Les visites, elles, se sont espacées — un week-end tous les deux mois, parfois trois. Simone a d'abord compté les jours entre chaque venue, puis elle a arrêté de compter. Elle a remarqué que, quand Camille arrivait, elle sentait toujours le même parfum, un mélange de fleur d'oranger et d'essence de voiture après cinq heures de route, et que ça suffisait à remplir la maison pour deux jours entiers. Quand la voiture repartait vers l'autoroute A47, Simone restait sur le pas de la porte jusqu'à ce qu'elle ne voie plus les feux arrière, puis elle rentrait nourrir les poissons rouges du salon, qui n'avaient rien remarqué de l'absence.

C'est à quatre-vingt-sept ans, cette année, que les choses se sont resserrées d'un coup. En mars, son frère cadet, René, est mort à Clermont-Ferrand, des suites d'une pneumonie. En mai, sa meilleure amie de la fonderie, Odette, s'est éteinte dans son sommeil, à quatre-vingt-douze ans, dans une maison de retraite du Chambon-Feugerolles. Simone a assisté aux deux enterrements dans la même robe noire, celle qu'elle garde pressée dans une housse en plastique. Après celui d'Odette, elle est rentrée chez elle, a posé son sac à main sur la table de la cuisine et s'est assise sans allumer la lumière, alors que le soir tombait à peine.

C'est le curé de la paroisse Notre-Dame, le père Lucien, venu lui apporter la communion le vendredi suivant comme il le fait depuis trois ans pour les paroissiens qui ne se déplacent plus facilement, qui l'a trouvée ainsi, dans la pénombre, une tasse de tisane froide devant elle. Il n'a rien dit sur le moment. Il a juste allumé la lampe du couloir, celle à l'abat-jour jauni, et s'est assis en face d'elle.

— Vous pensez à Odette, a-t-il fini par dire.

— Je pense à qui il me reste, a répondu Simone. Ma mère est partie. Mon frère est parti. Odette est partie. Mon mari est parti, ça fera vingt ans en décembre. Camille a sa vie, ses garçons, son travail au cabinet d'assurance. Et moi je suis là, dans cette maison, avec les clés d'un atelier qui n'existe même plus — ils ont fait un entrepôt de matériaux, vous savez.

Le père Lucien n'a pas tenté de la consoler avec des mots vagues. Il a simplement sorti de sa sacoche le petit ciboire, l'a posé sur la table, entre la tasse froide et le sel.

— Il y a Quelqu'un qui n'a jamais eu besoin d'un rendez-vous du dimanche à dix-huit heures pour penser à vous, Simone. Il n'a pas de planning.

Elle a haussé les épaules, pas convaincue, pas hostile non plus — juste fatiguée. Mais quelque chose dans la phrase est resté, comme un caillou dans une chaussure qu'on finit par remarquer.

Les semaines suivantes, Simone a changé une chose très précise, très concrète : elle a demandé au père Lucien de lui apporter, avec la communion, un livret de prières quotidiennes, celui que la paroisse distribue aux personnes seules. Elle l'a posé sur la table de nuit, à côté du réveil à aiguilles. Chaque matin, avant le café, elle lit dix minutes. Ce n'est pas un geste spectaculaire. Personne n'est venu la voir changer. Mais c'est devenu, dans son emploi du temps de veuve de quatre-vingt-sept ans, un rendez-vous fixe, à elle, qui ne dépend d'aucun train, d'aucun dimanche soir, d'aucune génération suivante trop occupée.

En septembre, elle a fait autre chose. Elle a ouvert le tiroir du bas — celui qui grince — et en a sorti le trousseau de clés de l'ancienne fonderie, gardé depuis onze ans sans raison précise. Elle l'a mis dans une enveloppe kraft avec un mot pour Camille, l'a scellée, et l'a rangée dans le tiroir de son secrétaire, celui où sont ses papiers importants. Sur l'enveloppe, elle a écrit une seule ligne : "Pour le jour où tu videras la maison — jette-les, elles n'ouvrent plus rien."

Ce dimanche-là, quand Camille a appelé à dix-huit heures, Simone lui a raconté, sans en faire une histoire, qu'elle avait rangé un tiroir. Camille a ri doucement, a dit qu'elle viendrait le week-end suivant avec les garçons, pour de bon cette fois, pas juste une nuit. Simone a raccroché, a posé le téléphone, et est allée arroser les géraniums du balcon, dont un a fini par refleurir malgré le froid qui arrivait déjà sur la Loire.

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