Le tiroir du haut

À Clermont-Ferrand, il y a une adresse que je connais par cœur sans jamais y avoir vécu vraiment : celle de mon père. Trente-quatre ans, et je pourrais encore réciter le code de l'interphone de son immeuble, rue des Salins, alors que je n'y ai passé, en tout et pour tout, peut-être douze week-ends dans toute mon enfance.

Il s'appelle Bernard. Moi c'est Louise. Il n'est pas mort, il n'a jamais disparu au sens propre — il a juste toujours eu autre chose de plus urgent à faire. Un chantier à Vichy. Une nouvelle compagne qui n'aimait pas qu'on parle de "l'autre famille". Un match de rugby à la télé le dimanche où j'attendais, avec mon sac déjà fait, qu'il vienne me chercher comme promis.

Il ne venait pas toujours. Parfois il appelait le lundi, comme si la veille n'avait pas existé.

Ma mère, Chantal, tenait une mercerie près de la place de Jaude. Elle ne disait jamais de mal de lui — c'était pire, en un sens, ce silence poli. "Ton père est occupé, ma chérie." Occupé. Le mot revenait tellement souvent qu'à huit ans j'ai fini par croire que c'était son métier.

Je me souviens d'un détail idiot : dans sa cuisine, il y avait une horloge en forme de coq qui retardait de sept minutes. Personne ne l'a jamais réglée, en quinze ans. C'est peut-être la chose la plus honnête de cet appartement — le temps lui-même n'avait pas envie d'être à l'heure chez lui.

À dix-sept ans, j'ai arrêté de compter les anniversaires manqués. Pas par sagesse. Par fatigue. On finit par ranger l'espoir dans un tiroir, comme un vieux jouet dont on n'a plus l'usage mais qu'on n'ose pas jeter.

Puis il y a eu l'appel, il y a trois semaines. Sa voix, plus fine qu'avant, presque timide au téléphone : "Louise, il faudrait qu'on parle. Je vieillis, j'ai soixante et onze ans maintenant, et je voudrais… arranger les choses. Passe à la maison samedi."

Je m'attendais à des excuses. J'ai eu autre chose.

Samedi, seize heures, dans son salon qui sent toujours la cigarette froide malgré les fenêtres ouvertes. Il est assis dans son fauteuil en velours marron, celui qu'il avait déjà quand j'avais dix ans, et il pousse vers moi une enveloppe kraft sur la table basse.

— C'est quoi ?

— Ouvre.

Un dossier de la SCI qu'il a montée avec sa compagne actuelle, Sylvie, et les parts de l'appartement de la rue des Salins — celui où je n'ai jamais eu ma propre chambre, juste un canapé-lit qu'on dépliait pour moi.

— Je veux que ce soit toi qui hérites de tout ça, dit-il. Sylvie n'a pas d'enfants. C'est normal que ça revienne à ma fille.

Sa fille. Le mot m'a fait un drôle d'effet, comme un vêtement qu'on essaie et qui ne va plus.

— Papa, pendant vingt-cinq ans tu m'as envoyé cent cinquante euros par mois de pension, quand tu ne les oubliais pas. J'ai fait mes études d'infirmière en travaillant les week-ends au Carrefour de Riom pendant que toi tu partais en vacances à Biarritz avec Sylvie. Et maintenant tu voudrais que je prenne ton appartement ?

Il a eu ce geste — pas un sourire, plutôt une grimace de quelqu'un qui ne comprend pas pourquoi le cadeau qu'il offre ne fait pas plaisir.

— C'est un bien de cent quatre-vingt mille euros, Louise. Tu te rends compte de ce que ça représente ?

— Je me rends compte que pendant vingt-cinq ans, ce que je voulais, ça ne coûtait rien. Un coup de fil un mercredi soir. Venir à ma remise de diplôme en 2019 — tu avais dit que tu viendrais, tu te souviens ? J'ai attendu sur les marches de la fac pendant quarante minutes.

Il a détourné les yeux vers l'horloge-coq, celle qui retarde toujours.

— Je n'étais pas prêt à être père, à l'époque. J'étais jeune, j'avais peur.

— Tu avais trente-huit ans quand je suis née. Et j'en ai eu besoin justement à l'époque où tu n'étais "pas prêt". Maintenant je n'ai plus besoin de rien de toi, papa. Ni de ton appartement, ni de tes parts de SCI.

Il a insisté, presque paniqué — comme si cette signature notariale allait effacer, d'un coup de tampon, vingt-cinq ans de rendez-vous manqués. Il a même appelé Sylvie depuis la pièce d'à côté, comme s'il fallait un témoin pour valider son geste.

Je suis restée assise. J'ai repris l'enveloppe kraft, je l'ai retournée entre mes mains, et je l'ai reposée fermée sur la table basse.

— Garde ton appartement, papa. Fais-en ce que tu veux. Vends-le, laisse-le à Sylvie, donne-le à une association. Mais ne me le donne pas en pensant que ça répare quoi que ce soit. Ça ne répare rien. Ça t'arrange, toi, pour dormir tranquille.

Il n'a rien dit. Sylvie est revenue dans le salon, un peu gênée, et a proposé du café que personne n'a bu.

Je suis rentrée chez moi, à Chamalières, où j'habite avec mon mari et nos deux garçons. Le soir même, j'ai appelé ma mère. Elle m'a juste demandé : "Tu as bien fait ?" Je lui ai répondu que je ne savais pas encore, mais que pour la première fois de ma vie, ce n'était pas moi qui attendais quelque chose de lui.

Deux jours plus tard, Bernard a rappelé. J'ai laissé sonner, puis j'ai décroché en mettant le haut-parleur pendant que je pliais du linge sur la table de la cuisine.

— Louise, réfléchis encore. C'est ta part d'héritage, c'est légitime.

— Papa, j'ai trente-quatre ans. Je n'ai pas besoin qu'on me légitime. J'ai grandi sans toi, et j'ai survécu sans toi. Je n'ai pas besoin d'un appartement à Clermont pour exister.

— Alors qu'est-ce que tu veux, à la fin ?

La question m'a presque fait rire, tant elle arrivait tard.

— Rien. C'est ça que tu ne comprends pas. Il y a vingt ans, je voulais un père. Aujourd'hui je veux juste qu'on arrête cette conversation.

J'ai raccroché la première — une chose que je n'avais jamais osé faire avec lui, enfant. Le mois suivant, j'ai appris par ma tante qu'il avait finalement tout laissé à Sylvie, notaire fait, dossier classé. Ça ne m'a rien fait. Pas de la colère, pas du soulagement non plus — juste la certitude tranquille d'avoir, ce samedi-là, fermé pour de bon ce fameux tiroir où j'avais rangé, à dix-sept ans, tout ce que j'attendais encore de lui.

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Odissea
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