Le tricot bleu du monsieur qui berçait les prématurés

Je m'appelle Nadia Boukhris, je suis aide-soignante de nuit dans le service de néonatologie de l'hôpital Nord de Marseille depuis onze ans. Cette nuit-là, il était presque minuit et il pleuvait sur le parking en contrebas — je me souviens du bruit des gouttes contre la vitre, parce que le service était silencieux comme il ne l'est presque jamais.

Il y avait ce monsieur, Roger Faucheux, soixante-seize ans, qui venait le mardi et le vendredi depuis six ans. Ancien contrôleur à la SNCF, veuf, avec un gilet en laine bleu marine qu'il gardait toujours sur sa chemise, même en été. Il sentait le café et un peu la naphtaline. Moi, je terminais la pesée du bébé du lit 4, une petite fille née à vingt-huit semaines, deux kilos moins des poussières, et j'ai vu Roger s'installer dans le fauteuil berçant près de l'incubateur du petit garçon du lit 7.

Ce petit-là, on l'appelait juste "le bébé de la 7", parce que ses parents habitaient à Aubagne et que la mère venait de subir une césarienne compliquée — elle ne pouvait pas encore se déplacer, et le père travaillait de nuit dans un entrepôt à Vitrolles pour ne pas perdre son CDD. Alors le petit restait seul des heures entières, sous la lumière orange de la photothérapie.

Je n'avais pas le droit de m'attarder, j'avais encore trois biberons et un pansement de cathéter à refaire. Mais j'ai regardé, une seconde de trop peut-être. Roger a ouvert l'incubateur avec cette lenteur particulière que seuls les habitués ont — pas de geste brusque, la main à plat d'abord contre la paroi tiède pour que le bébé s'habitue au changement de température. Il a soulevé l'enfant comme on soulève une chose qui pourrait se casser et qui, en même temps, ne se cassera pas parce qu'on fait attention. Il l'a calé contre son gilet bleu, sous son menton, et il s'est mis à le bercer, tout doucement, le pied battant une mesure que lui seul entendait.

J'ai continué ma tournée. Le petit garçon du couloir A pleurait pour sa dose de surfactant, la sonnette du lit 12 clignotait. Ce n'est qu'en repassant, vingt minutes plus tard, que je l'ai entendu parler. Pas fort — un filet de voix, presque un souffle, calé entre deux battements du monitoring cardiaque qui faisait bip-bip-bip dans le fond. "Grandis fort. Grandis intelligent. Grandis gentil." Trois fois, dans cet ordre, toujours le même.

Je n'ai pas demandé pourquoi ces trois mots précisément. Ce n'était pas mon rôle, et puis, à ce moment-là, Mme Ferrand du lit 9 sonnait pour sa tétine anti-reflux, alors je suis repartie. Mais l'infirmière puéricultrice, Sabine, qui travaillait là depuis vingt-deux ans, m'a raconté plus tard dans la salle de pause, devant un café trop sucré, que Roger avait perdu son propre fils prématuré en 1974, à l'époque où on ne laissait même pas les parents entrer en couveuse. Il n'avait jamais pu le tenir. Un employé lui avait dit, à travers une vitre, que l'enfant n'avait pas passé la nuit.

Cette nuit-là — celle dont je parle, pas celle de 1974 — Roger a tenu le bébé de la 7 pendant près de deux heures, jusqu'à ce que son rythme respiratoire ralentisse et se stabilise sous les 45 mouvements par minute, ce qui, pour un enfant né à trente et une semaines, est ce qu'on espère voir. Avant de le reposer, il a fait ce qu'il faisait toujours: il a attendu que je vienne vérifier le capteur de saturation, pour ne rien déplacer lui-même. Puis il a remis l'enfant, tête d'abord soutenue par sa paume, dans le petit nid en tissu au fond de l'incubateur.

Ce que je n'ai pas vu tout de suite, c'est qu'il avait un carnet. Un petit calepin à spirale, du genre qu'on achète chez un buraliste pour trois euros, où il notait la date et le prénom — ou juste le numéro de lit quand l'enfant n'était pas encore prénommé — de chaque bébé qu'il berçait. Sabine m'a dit qu'il en était à plus de cinq cents entrées quand il a arrêté de venir, en 2023, l'année où on lui a diagnostiqué une insuffisance cardiaque qui ne lui permettait plus de rester assis aussi longtemps.

Le père du bébé de la 7 est venu un samedi matin, en tenue de travail encore poussiéreuse, direct de l'entrepôt. Il a demandé à la surveillante s'il pouvait remercier le monsieur qui venait le soir. On lui a expliqué que Roger était rentré chez lui à Septèmes-les-Vallons, qu'il ne travaillait pas, qu'il venait bénévolement depuis six ans, sans qu'on lui demande jamais rien en retour, pas même un café.

Moi, je n'ai jamais reparlé à Roger directement — ma garde s'arrêtait à sept heures, la sienne commençait après vingt et une heures, on se croisait à peine. Ce qui me reste de lui, c'est ce gilet bleu accroché au dossier du fauteuil, et cette phrase répétée trois fois dans la pénombre, pendant que dehors la pluie tombait sur les Bouches-du-Rhône et que, à l'intérieur, un petit garçon de trente et une semaines apprenait à respirer contre un cœur qui n'était pas le sien.

J'ai appris, un an plus tard, par une collègue qui avait gardé contact avec la famille du lit 7, que ce petit garçon — il s'appelle Younes maintenant, il a grandi — porte encore, cousu à l'intérieur de son doudou, un petit carré découpé dans un gilet de laine bleu marine. Sa mère l'y avait fait recoudre elle-même, après que Roger, en apprenant qu'il ne pourrait plus venir, avait envoyé le gilet à l'hôpital avec un mot: qu'on le partage entre les bébés qui en auraient besoin, un carré à la fois.

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Odissea
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