Je m’appelle Julien Moreau, et à vingt-six ans, j’avais la certitude absolue que ma vie sentimentale était une vaste plaisanterie. Une mauvaise blague dont le destin avait le secret. À chaque rendez-vous, je finissais par me ridiculiser : je renversais un verre de rouge sur une robe blanche, je confondais Schopenhauer avec un nom de pâte à modeler, ou, pire, je restais muet comme une carpe pendant que la fille consultait sa montre. Ce soir de juin, à Toulouse, planté devant l’entrée principale du jardin des Plantes, je sentais monter cette sueur froide du condamné qui attend l’hallali.
À la main, je tenais un bouquet improvisé. La fleuriste de la rue Ozenne, une dame aux doigts tordus par l’arthrite, m’avait composé un mélange de pivoines rose pâle et de brins de lavande. « Pour une jolie demoiselle, il faut du doux et du vrai », avait-elle décrété. Moi, je connaissais juste les chrysanthèmes pour la Toussaint et les tulipes hollandaises que ma mère achète au marché Cristal. Alors ce bouquet, c’était un pari risqué.
— Julien ?
Je fis volte-face. Mon cœur cessa de pomper du sang pour envoyer directement de l’électricité dans mes veines. Devant moi se tenait la fille qui allait faire basculer mon existence.
Camille Lambert. Je l’avais rencontrée trois mois plus tôt lors d’une réunion d’amis communs, chez un copain qui jouait de la contrebasse. On avait parlé de cinéma italien et de la meilleure boulangerie du quartier Saint-Cyprien. Depuis, je pensais à elle tous les jours. Mais la voir comme ça, sous la lumière dorée de six heures du soir, c’était une tout autre affaire. Elle avait relevé ses cheveux châtains en un chignon lâche d’où s’échappaient quelques mèches folles. Ses yeux noisette, en amande, paraissaient immenses et un peu moqueurs. Elle portait une simple robe à fleurs et des sandales plates.
— P-pivoines… bafouillai-je en tendant le bouquet comme un bouclier.
— Pour moi ? souffla-t-elle en plissant les paupières. Elles sont magnifiques. Merci.
— C’est la fleuriste qui les a choisies… Je suis nul en langage floral. Sauf les cactus de mon bureau, parce qu’ils survivent à mon manque de soins.
Elle rit. Son rire ressemblait à un carillon de porte d’entrée, léger et cristallin. Je restai figé, fasciné par ces minuscules fossettes qui creusaient ses joues quand elle souriait. Des passants nous contournaient, un enfant piaillait en poursuivant un pigeon, et moi, j’étais là, transformé en statue de sel au milieu du bitume toulousain.
— On va peut-être avancer, proposa Camille en glissant sa main libre sous mon coude. On fait un blocage de trottoir, là.
Nous marchâmes le long des allées bordées de micocouliers centenaires. Je tentais de calmer le tremblement de ma main sur la sienne, de trouver un sujet de conversation. Mon cerveau était un désert aride où ne subsistaient que des bouts de conversation de cantine. Habituellement, en rendez-vous, j’aurais sorti mes anecdotes sur les coulisses de la radio où je bossais comme technicien, j’aurais imité mon patron, j’aurais lancé une vanne. Là, rien. Le néant. Chaque pas me rapprochait du moment où j’allais forcément dire une énorme bêtise.
On s’arrêta au bord du bassin aux canards. Camille lâcha mon bras et s’accouda à la rambarde de pierre. L’eau miroitait, morcelée par les silhouettes des cygnes.
— Julien, je sais à quoi tu penses, dit-elle sans me regarder. Tu te demandes si je vais te sortir le classique « restons amis ». C’est ça ?
J’accusai le coup. Je fis craquer les jointures de mes doigts, un vieux tic nerveux. Une famille passa derrière nous, traînant une glacière à roulettes.
— Bah… ouais. Disons que j’ai eu un certain entraînement.
— Je ne te propose pas d’être amie, Julien. Mais je ne veux pas que ça aille trop vite, tu comprends ? J’aimerais qu’on… construise quelque chose. Pas un coup de foudre qui s’éteint en quinze jours. Toi, tu as l’air de brûler par les deux bouts.
Je posai mes deux paumes sur la pierre chaude. Mes oreilles bourdonnaient. Je me concentrai sur la mousse qui verdissait les joints du parapet.
— Camille, je crois que tu es la première fille qui me fait un effet pareil. Je ne cherche pas un flirt de trois semaines. J’ai l’impression que je t’ai cherchée sans le savoir. C’est terriblement pompeux, non ?
Elle tourna la tête vers moi. Ses yeux n’étaient plus moqueurs. Une gravité y flottait.
— C’est terriblement honnête, Julien. Et ça me va.
Plus tard, on se réfugia dans un petit salon de thé place Wilson, un endroit feutré où le serveur portait un nœud papillon. On commanda un chocolat liégeois et une tarte aux framboises. Je lui racontai mon enfance à Albi, la fermeture de l’usine de textile où avait trimé mon père, les quarante-deux ans de ma mère comme infirmière-chef en service de réanimation à Purpan, son récent départ à la retraite qui la rendait un peu trop envahissante. Camille parlait peu d’elle. Elle évoqua son poste d’opératrice téléphonique aux PTT, un travail technique qu’elle adorait, la magie des lignes qui s’entrecroisent, les gens qu’on connecte, les solitudes qu’on devine. Elle habitait quelque part vers Marengo, mais resta évasive, ce qui éveilla ma curiosité sans que j’insiste.
Je la raccompagnai à pied jusqu’à la sortie du métro Jean-Jaurès. Il était presque minuit. Les bars fermaient leurs terrasses, les serveurs remontaient les chaises en fer forgé.
— Je t’appelle ? demandai-je en la voyant s’engouffrer vers les escaliers.
— Avec quel numéro ? On ne se l’est même pas donné, répondit-elle en souriant.
— C’est un détail. Ton standard, c’est par où, Ponts-Jumeaux ?
— Julien, c’est un central des PTT, pas une cabine de photomaton. On ne peut pas t’y passer facilement. Bonne nuit.
— Camille !
Elle se retourna à mi-chemin des marches. La lumière des néons plaquait des ombres sur son visage.
— Tu veux qu’on se revoie ?
— Oui. Je te ferai signe.
Elle disparut.
Tout le mois qui suivit, je vécus dans un état de tension permanent. Obtenir Camille en ligne tenait de l’exploit. Les standards des PTT, ces vieux centraux téléphoniques à fiches et cordons, étaient gardés comme le coffre de la Banque de France. J’appelais inlassablement le numéro général, demandant « le poste 47 », « Mademoiselle Lambert », « c’est urgent, dites-lui juste que Julien cherche à la joindre ». Je tombais sur des surveillantes acariâtres qui me rabrouaient : « On n’est pas un service de renseignements, jeune homme ! » ou « Mademoiselle Lambert est en ligne, rappelez demain, et arrêtez de monopoliser le circuit. »
Chez moi, rue de la Colombette, c’était devenu un sujet de conflit. Mes parents, qui habitaient encore la maison familiale, recevaient les plaintes de la voisine, une dénommée Madame Vidal, excédée de ne jamais pouvoir téléphoner à sa fille de Perpignan. Mon père, électricien de métier, me tançait chaque soir : « À vingt-six ans, t’es pire qu’une midinette pendue au combiné. Donne-moi le nom de cette fille, je vais aller lui tirer le portrait à son chef de service. »
J’avais maigri. Mes collègues à la radio locale me voyaient arriver avec des cernes de dix kilomètres. Samuel, mon meilleur pote et ingénieur du son, me balança un matin :
— T’es accro à la voix d’une opératrice. T’es pathétique, Moreau. Assume.
Vint ce samedi de la dernière chance. Camille m’avait donné rendez-vous au jardin japonais de Compans-Caffarelli. Il faisait lourd, un ciel plombé d’orage couvait sur la ville rose. Nous étions assis sur un banc de bois, à l’abri des bambous.
— Je vais craquer, Camille. Sérieusement. Je pense à toi, je n’arrive pas à te joindre, j’ai l’impression que tu vis sur une île déserte avec une opératrice dragon pour gardienne.
— Madame Chantal, la surveillante de nuit, tu l’appelles le dragon ? Elle est effectivement redoutable. L’autre soir, elle a confisqué le tricot de ma collègue Josiane pour « activité non réglementaire ».
— Je ne rigole pas. Comment on fait ? On s’écrit par pigeon voyageur ? On communique par signaux de fumée ?
Camille fixait les cailloux blancs ratissés du jardin zen. Elle semblait faire un choix cornélien. Elle inspira profondément, tourna la tête vers moi et posa sa main sur mon avant-bras. Son toucher était frais.
— Écoute-moi bien, dit-elle en baissant la voix jusqu’au murmure. Je prends un risque énorme. Si ça s’ébruite, je perds mon poste et une commission disciplinaire me tombe dessus.
— Quoi ?
— Dans notre salle de commutation, entre les baies de relais et les tableaux de fiches, il y a un téléphone technique à ligne directe. Les inspecteurs des télécoms s’en servent pour tester les transmissions, et la direction pour joindre le central de nuit. Je peux récupérer ce numéro. Il est classifié, personne hors service n’est censé le connaître. Mais si tu l’appelles, je décrocherai directement, quel que soit mon poste dans la salle.
— Tu veux me filer un numéro secret des PTT ? sifflai-je en écarquillant les yeux. Camille, t’es en train de monter un réseau d’espionnage ?
— On a qu’à appeler ça l’Opération Mozart, chuchota-t-elle avec un sourire nerveux. Si on se fait prendre, je suis bonne pour pointer au chômage avec mention « faute grave ». La téléphonie a besoin de secret, Julien. Une ligne ouverte, c’est comme une porte déverrouillée : n’importe qui peut écouter, faire des mauvaises blagues, ou pire. Moi, je verrouille tout. Sauf cette ligne, pour toi. Tu vois le niveau de confiance ?
Je sentis une boule gonfler dans ma gorge. Elle était prête à griller sa carrière. Pas pour du flirt. Pas pour un caprice. Pour qu’on s’entende respirer la nuit à distance.
— Je ne dirai rien à personne. Juré. Même sous la torture, je ne balance pas les opératrices.
— Très bien. Alors cette nuit, à deux heures du matin, je t’appelle de la ligne sécurisée du standard et je te dicte le numéro. Tu notes, tu l’apprends par cœur, tu brûles le papier et tu n’en parles jamais. Compris ?
— À vos ordres, agent Lambert.
Nous éclatâmes d’un rire qui se fracassa contre le mur de bambous. L’orage crevait au loin, les premières gouttes s’écrasaient, lourdes, sur les feuillages. On courut s’abriter sous le porche de l’école vétérinaire, trempés, essoufflés, et elle posa sa tête contre mon épaule.
— C’est sérieux, ce qu’on fait, dit-elle dans un souffle. Ne me déçois pas.
La nuit tombée, je m’installai au salon, dans la pénombre. J’avais prétexté une insomnie due à la chaleur pour que mes parents n’entrent pas. Le téléphone, ce vieux poste gris à cadran, trônait sur mes genoux. Un bloc-notes et un stylo étaient posés à côté. Je comptais les secondes avec l’angoisse d’un artificier. L’horloge comtoise du couloir égrenait les quarts d’heure.
À deux heures précises, la sonnerie retentit, stridente dans le silence de l’appartement endormi. Je décrochai au quart de seconde.
— Julien ? souffla sa voix, un peu métallique à cause de la ligne privée.
— Présent.
— Prêt à noter ?
— Dictes.
Elle énonça sept chiffres, s’arrêtant entre chaque paire pour que mon encre ne bave pas. « Cinq… Deux… Neuf… Sept… Quatre… Un… Trois. » Mes doigts tremblaient tellement que mon « 4 » ressemblait à un hiéroglyphe égyptien.
— Tu répètes, ordonna-t-elle.
Je relus à voix basse, articulant comme un enfant qui ânonne sa leçon de calcul. Un silence suivit, juste habité par le grésillement lointain de la ligne et sa respiration régulière.
— Camille ? T’es seule dans cette salle ?
— Presque. Il y a Stéphanie qui somnole sur le commutateur longue distance. Et j’ai trois appels en attente sur Marseille. Mais pour l’instant, c’est calme. Le standard, la nuit, c’est une cathédrale.
— Tu vois quoi par la fenêtre ?
— Les toits de la gare Matabiau et les lumières qui clignotent. Pourquoi ?
— J’essaie d’imaginer. Toi, au milieu des voyants et des cordons, avec ton casque, ton thé qui refroidit. Seule dans la cathédrale.
— Je ne suis pas tout à fait seule. Maintenant, j’ai une ligne secrète qui peut sonner. Et ce sera toi.
Ma main serra si fort le combiné que le plastique craqua. Je voulais dire « je t’aime », un truc définitif et irréversible. Mais c’était trop tôt, trop brûlant, ça aurait gâché la magie de cette ligne interdite. Je me contentai de murmurer :
— Demain, au jardin. Même heure.
— Compte sur moi. Et Julien… si la ligne sonne occupé quand tu essaieras, ne panique pas. C’est qu’un technicien de maintenance fait un test. Tu attends dix minutes, et tu rappelles. N’abandonne pas.
— Je n’abandonnerai jamais, Camille.
Elle raccrocha.
Un mois plus tard, je connaissais par cœur les grésillements particuliers de la ligne technique. Je savais que Camille décrochait à la troisième sonnerie, jamais avant, pour éviter d’éveiller les soupçons. Je composais le zéro pour sortir du réseau automatique local, puis les sept chiffres interdits, et j’attendais le miracle. Parfois la tonalité « occupé » me vrillait les tympans, et je patientais, dix minutes exactement, comme un fidèle devant une église fermée. Et puis sa voix arrivait, claire, enjouée, et on parlait. De tout. De rien. De la pluie sur les tuiles rouges de Toulouse, du nouveau chef de service qui voulait tout digitaliser, de mes parents qui m’avaient surpris à dévorer le Bottin pour comprendre le fonctionnement des centraux téléphoniques.
L’automne arriva. Un soir de novembre, alors que je la rejoignais sous les platanes décharnés des allées François-Verdier, je vis son visage défait. Elle avait pleuré. Les marques étaient discrètes, un fard un peu trop appliqué sous les cils, mais je les reconnus. Mon sang ne fit qu’un tour.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Ils ont découvert pour la ligne ?
— Pas la ligne, non. Pire. Madame Chantal, la surveillante, a fait un rapport à la direction. Elle fouine partout, elle vérifie les historiques d’appels, les carnets de bord, elle interroge les collègues. Elle est persuadée qu’il y a une « taupe » dans l’équipe de nuit.
— Une taupe ?
— Un agent qui utiliserait les lignes privées pour des affaires personnelles. Elle ne m’a pas encore accusée directement, mais elle m’a isolée. Elle m’a affectée au poste le plus éloigné, près des baies de relais où il fait un froid glacial. Elle veut me pousser à la faute, me prendre en flagrant délit quand je décrocherai ta ligne. Stéphanie m’a prévenue tout à l’heure. Chantal a dit : « Je vais la coincer en pleine nuit, à l’heure des appels fantômes. »
Je sentis une décharge glaciale le long de l’échine. Le piège se refermait sur elle. À cause de moi. De notre amour clandestin né à travers des câbles de cuivre et des commutateurs électromécaniques.
— Demain soir, reprit-elle en plantant ses yeux rougis dans les miens, Chantal prend son service à vingt heures. Elle va scruter mon poste toute la nuit. Si j’appelle la ligne technique, elle captera l’appel sur son tableau de supervision. Si elle te surprend au bout du fil, elle fera un rapport au directeur régional. Licenciement pour faute lourde. Et toi, tu risques une plainte pour complicité d’abus de réseau public. Ça pourrait aller très loin, Julien.
— Alors je viendrai, dis-je sans réfléchir.
— Quoi ?
— Je viendrai. Au central. Physiquement. Je trouverai un moyen d’entrer. Je ne te laisserai pas teule face à cette harpie.
— T’es fou, c’est un bâtiment sécurisé, y a un gardien, des badges, des grilles.
— Je m’en fiche. Si c’est la fin de notre ligne secrète, on la finira ensemble. En face. Debout.
Nous passâmes la journée du lendemain à préparer ce qui ressemblait plus à un plan de sauvetage qu’à un rendez-vous galant. Camille m’expliqua les horaires des rondes, les livraisons de matériel qui empruntaient le quai de déchargement, les codes d’accès qu’elle pourrait désactiver juste assez longtemps. Le central des PTT était un bâtiment années soixante, en béton brut, coincé entre la ligne de chemin de fer et le canal du Midi. Un bloc austère où clignotaient des diodes rouges. La nuit, disait-on, on y entendait le bourdonnement des transformateurs comme un cœur mécanique.
À vingt-deux heures, je me glissai le long du mur d’enceinte. J’avais enfilé un bleu de travail crasseux emprunté à mon père, une casquette enfoncée sur le crâne, et je portais une caisse à outils vide. Le gardien, un vieil homme au visage bouffi par l’ennui, releva à peine la tête de son écran de contrôle quand je brandis un faux ordre de mission tapé sur une machine à écrire.
— Interruption nocturne pour maintenance des baies B-12. Signé par le chef d’exploitation, monsieur Franchi, marmonnai-je en priant pour que ma voix ne tremble pas. On m’a dit de passer par la porte C.
— Le service de nuit est prévenu ? demanda-t-il en bâillant.
— Affirmatif. Je suis attendu par Mademoiselle Lambert.
Ce nom ne lui évoqua rien. Il hocha la tête et déverrouilla le sas.
L’intérieur était un labyrinthe de couloirs blafards éclairés au néon. Je suivis les indications de Camille, le plan gravé dans ma mémoire. Un escalier métallique, un couloir tapissé d’armoires à relais cliquetantes, et au bout, une double porte capitonnée. La salle de commutation principale.
Je poussai la porte.
L’immense salle ressemblait à un vaisseau spatial rétro-futuriste. Des dizaines de postes à fiches s’alignaient en arc de cercle, chacun surmonté d’un tableau clignotant de voyants rouges et verts. Un ronronnement constant de ventilateurs brassait une odeur de bakélite chaude et de poussière électrique. Au centre de ce décor, deux femmes se tenaient debout, figées. La première, assise à un poste reculé, était Camille. Pâle, droite, les mains posées sur son clavier. La seconde, debout derrière elle, était une femme d’une cinquantaine d’années, massive, les cheveux tirés en un chignon sévère. Madame Chantal.
Sa tête se tourna vers moi avec une lenteur de reptile. Ses petits yeux noirs m’inspectèrent du casque à poussière aux chaussures de sécurité.
— Qui êtes-vous ? Vous n’avez rien à faire ici. C’est une zone à accès restreint.
Je fis un pas en avant. Mon cœur tambourinait contre mes côtes, mais étrangement, ma voix était calme.
— Je suis Julien Moreau. Le petit ami de Camille Lambert. Et je viens vous parler.
Chantal émit un reniflement dédaigneux, comme si je venais de cracher par terre.
— Parfait. Vous tombez bien, monsieur Moreau. Car j’allais justement interpeller l’agent Lambert pour l’utilisation frauduleuse d’une ligne technique du réseau public. Une enquête interne a révélé des appels nocturnes réguliers depuis le poste cinq-neuf-sept-quatre-un-trois.
— La ligne interdite, complétai-je. Oui, c’était moi. Chaque fois.
Camille voulut se lever, protester. Je lui fis signe de ne pas bouger. Je posai ma caisse à outils au sol, lentement, et m’avançai jusqu’à un mètre de la surveillante. Assez près pour qu’elle voie dans mes yeux que je n’avais pas peur.
— Vous avez raison, madame Chantal. Camille a enfreint le règlement. Elle m’a communiqué un numéro classifié. Elle a décroché pendant ses heures de service. Elle a mis sa carrière en jeu. Mais savez-vous combien de fois elle a répondu à des urgences réelles ? Combien de nuits elle a rassuré des correspondants en pleurs, dépanné des lignes coupées, sauvé des connexions vitales alors que le service normal était saturé ? Je le sais parce qu’en attendant qu’elle soit libre, je l’entendais travailler. Elle ne négligeait rien. Elle jonglait avec les fiches, elle gardait son calme quand les indicateurs clignotaient tous en même temps. Et quand tout redevenait silencieux, elle décrochait pour moi. Pour quelques minutes. Pour ne pas devenir folle de solitude dans ce blockhaus.
Chantal avait légèrement pâli. Ses doigts aux ongles coupés ras trituraient le badge de superviseur autour de son cou.
— C’est une violation du code des télécommunications. Je me dois de saisir la hiérarchie.
— Faites-le. Mais d’abord, lisez ceci.
Je sortis de ma poche intérieure une feuille pliée en quatre, un peu froissée par la sueur. Je la lui tendis. Camille me regarda avec stupeur : elle ne s’y attendait pas. C’était ma botte secrète.
La surveillante déplia le feuillet. Elle y découvrit une pétition rédigée par mes soins. En une semaine, j’avais fait le tour des riverains du quartier Matabiau, des commerçants, des collègues de la radio, des retraités qui dépendaient du standard pour appeler leurs enfants. Vingt-sept signatures. Vingt-sept personnes attestant de l’efficacité et du dévouement des opératrices de nuit, et réclamant la clémence pour « l’agent Camille Lambert, coupable d’avoir humanisé un service public ».
— Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? balbutia Chantal.
— La vérité. Si vous engagez une procédure contre elle, cette pétition sera envoyée au directeur régional, au maire de Toulouse, et à La Dépêche du Midi. On veut du bruit. On veut qu’on parle de la solitude des opératrices de nuit, des conditions de travail, et de la manière dont une employée modèle est harcelée parce qu’elle a osé sourire au téléphone. Vous avez dit vous-même que vous vouliez la coincer. C’est fait. Maintenant, regardez-moi.
Elle releva les yeux. Son regard n’était plus celui d’un prédateur. Une ride d’inquiétude barrait son front. Le silence s’installa.
Camille quitta soudain son poste. Elle contourna le bureau, vint se placer à côté de moi. Ses doigts cherchèrent les miens, glacés, et les serrèrent fort.
— Madame Chantal, dit-elle d’une voix posée, je suis prête à assumer ma faute. Mais je ne la regrette pas. Julien et moi, on s’est rencontrés grâce à votre standard. On a construit quelque chose à travers ces satanés câbles. Je ne demande pas d’indulgence. Je demande à finir ma carrière la tête haute.
Un grésillement parcourut l’interphone mural. Une voix lointaine annonça un appel pour La Rochelle sur le circuit B. Le voyant clignota. Le central vivait, indifférent aux drames humains.
Madame Chantal replia la pétition. Puis, d’un geste sec, elle la glissa dans sa propre poche de veste. Elle ne la déchira pas. Elle la garda.
— Vous êtes deux inconscients, articula-t-elle avec une lassitude soudaine. L’agent Lambert, vous prendrez votre pause maintenant. Et vous, le Roméo des télécoms, vous disparaissez d’ici en moins de cinq minutes. Je monte au bureau de l’étage pour rédiger mon rapport. Je ne sais pas encore ce que j’y mettrai.
Elle pivota sur ses talons plats et quitta la salle. La porte capitonnée se referma avec un bruit mat.
Camille lâcha ma main, s’assit sur le bord de son commutateur et éclata d’un rire nerveux, un rire mouillé de larmes contenues.
— T’es complètement taré, Moreau. Une pétition ? Une fausse mission de maintenance ? T’as failli nous envoyer en prison !
— Mais non. Le charme toulousain, ça ouvre toutes les portes.
Elle me tira par le col de mon bleu de travail et m’embrassa. Au milieu des voyants qui clignotaient, des relais qui crépitaient, du bourdonnement des transformateurs. L’appel pour La Rochelle sonnait toujours. Personne ne décrocha.
Je repartis par le quai de déchargement comme un voleur, une heure plus tard. Le gardien ne me vit pas. La nuit sentait le canal et les feuilles mortes. Mon pouls mit un long moment à ralentir.
Le rapport de madame Chantal ne fut jamais transmis. Elle prit une retraite anticipée six mois plus tard, officiellement « pour raisons de santé ». La légende raconte qu’elle avait encadré la pétition dans son bureau. Moi, je n’en sais rien. Notre ligne secrète, ce soir-là, avait cessé d’exister. Ce n’était plus nécessaire.
Un an plus tard, je prenais mon café du matin dans notre petit appartement de la rue du Languedoc, face à la gare. Camille sortit de la douche, une serviette autour des cheveux. Le téléphone mural sonna. Elle décrocha machinalement.
— Allô, ici le 47, j’écoute ?
Elle marqua un silence. Puis son visage s’illumina d’un sourire immense, le même qu’au premier soir, sous les micocouliers.
— Non, madame Chantal n’est plus en service, répondit-elle à son correspondant. Ici, c’est sa successeuse. Je vous mets en relation ?
Elle raccrocha, croisa mon regard et éclata de rire.
