Le pendule de la rue Sainte-Catherine

Pendant onze ans, Camille Vasseur a cru que la migraine du lendemain faisait partie du prix à payer.

Elle avait trente-quatre ans quand elle a poussé pour la première fois la porte d'un cabinet de constellations familiales, rue Sainte-Catherine, à Bordeaux, entre une boulangerie et un pressing qui sentait toujours le solvant. Kinésithérapeute de profession, elle soignait les dos des autres toute la journée et n'avait jamais pensé qu'elle pourrait, elle aussi, porter quelque chose d'invisible sur les épaules.

— Vous allez représenter votre grand-mère paternelle, avait dit la praticienne, une femme en châle gris qui parlait à voix basse comme dans une église. Celle qui est morte à Oran.

— Je ne l'ai jamais connue, avait répondu Camille. Je ne sais même pas son prénom exact.

— Ça n'a pas d'importance. Placez-vous là, au centre. Fermez les yeux.

Camille s'était avancée sur le tapis élimé, avait croisé les bras comme on le lui indiquait, puis les avait laissés retomber. Au bout de quelques minutes, quelque chose s'était mis à peser entre ses omoplates, une masse froide qui descendait lentement vers son ventre. Elle avait voulu le dire, ouvrir la bouche — mais la praticienne s'était déjà tournée vers quelqu'un d'autre.

— Merci. On passe à Gérard, maintenant.

Camille était restée debout, les bras ballants, le poids toujours là. Personne ne l'avait aidée à le déposer. On avait rangé les chaises, on s'était dit au revoir dans l'entrée, et elle était rentrée chez elle avec la grand-mère d'Oran encore accrochée entre les omoplates.

Le lendemain, elle ne pouvait plus se lever. Elle avait annulé ses trois premiers rendez-vous de la matinée, un luxe qu'elle ne s'accordait jamais, même grippée. Une boule dans la gorge qui ne passait pas avec la salive, une fatigue qui n'avait rien à voir avec le sommeil. Elle avait mis huit jours à s'en défaire, huit jours pendant lesquels elle soignait des patients en se demandant si c'était elle qui avait mal au dos, ou la morte qu'elle avait portée deux heures durant.

Pendant six ans, elle n'y était plus retournée. De temps en temps, en pliant une serviette ou en fermant un tiroir, elle repensait à cette grand-mère d'Oran dont elle ne savait presque rien, et se disait qu'un jour il faudrait poser les questions à son père. Elle ne le faisait jamais.

C'est une patiente, professeure de yoga du quartier des Chartrons, qui l'a convaincue d'essayer de nouveau — mais ailleurs, avec une autre praticienne, à Pessac cette fois, dans une salle associative au-dessus d'un café qui diffusait du rugby le dimanche. Camille s'était assise sur sa chaise pliante, le dos droit, prête à se lever au premier vertige.

Cette fois, elle jouait le rôle d'un oncle disparu pendant la guerre d'Algérie, dans la constellation d'un autre participant. Quand la scène s'est achevée, la praticienne ne s'est pas précipitée vers la personne suivante. Elle s'est approchée, a posé une main sur son épaule.

— Camille, a-t-elle dit. C'est ton prénom. Merci d'avoir prêté ton corps à cet homme.

Puis elle l'a prise par le bras et l'a raccompagnée, un pas après l'autre, jusqu'à sa chaise d'origine, en dehors du cercle.

— Tu n'es plus l'oncle. Tu es de nouveau Camille.

Une phrase simple, presque bête. Camille a senti ses épaules redescendre, comme après avoir posé un sac de linge trop lourd. Elle est repartie ce soir-là en marchant plus vite que d'habitude dans la rue, presque en courant, l'air de septembre lui semblant soudain plus respirable.

En comparant les deux expériences, elle a compris ce qui avait cloché la première fois : personne ne l'avait sortie de son rôle. On l'avait laissée dans la peau de cette grand-mère morte à Oran, avec son deuil, sa charge, et on l'avait renvoyée chez elle comme ça, sans lui rendre sa propre vie.

Camille en a parlé à ses deux sœurs, Élise et Noémie. La famille Vasseur avait son lot de silences, et le premier d'entre eux restait cette grand-mère paternelle : personne, dans la génération de leur père, n'avait jamais voulu raconter comment elle était morte. Élise a fini par appeler une cousine éloignée, restée là-bas plus longtemps que le reste de la famille. La vieille dame a répondu d'une voix éraillée au téléphone, entre deux quintes de toux :

— Une hémorragie. Elle était seule. L'hôpital était à trois heures, et les routes étaient coupées, avec tout ce qui se passait là-bas cette année-là. Personne n'en parlait parce que ça ne faisait pas une belle histoire. Juste une femme qui est morte parce qu'elle n'a pas pu traverser une ville à temps.

Une fois ce silence posé sur la table, un autre est remonté aussitôt : celui d'un grand-père, du côté de leur mère, mort dans un accident de chantier à quarante et un ans.

C'est Noémie, la cadette, sans emploi depuis un licenciement économique qui traînait depuis quatorze mois, qui a proposé l'idée qui allait tout faire basculer.

— Et si on n'allait plus chercher des inconnus pour représenter les morts ? Si on utilisait ça ?

Elle a posé sur la table un petit cristal de quartz rose au bout d'une chaînette en argent, sorti d'une boîte à biscuits en fer qu'elle gardait sur son étagère depuis la mort d'une grand-tante qu'elle avait à peine connue.

— Un pendule ? a dit Camille. Je suis kiné, Noémie, pas voyante.

— Justement. Pas besoin de faire porter à un étranger le deuil de notre grand-père. On le tient au-dessus de son prénom, et on regarde.

Élise, l'infirmière de Talence, a haussé les épaules sans y croire vraiment, mais a sorti une nappe en papier du tiroir et un crayon.

Elles ont essayé un dimanche soir de novembre, dans la cuisine de Camille, rue des Faures. Sur la table, entre une théière ébréchée et un cendrier que personne n'utilisait plus depuis que Noémie avait arrêté de fumer, elles ont dessiné à la main l'arbre généalogique des Vasseur sur trois générations. Le radiateur en fonte cognait par intermittence. Un chat du voisinage, qu'elles avaient surnommé Barnabé sans savoir à qui il appartenait vraiment, grattait à la fenêtre en réclamant une gamelle.

Camille a tenu la chaînette entre deux doigts, le coude calé sur la table, au-dessus du prénom du grand-père mort sur le chantier.

— Il ne bouge pas, a dit Élise après quelques secondes. Tu vois bien.

— Attends.

Le cristal a frémi, puis s'est mis à tourner, d'abord lentement, puis dans un sens net, presque violent, décrivant des cercles larges au-dessus du papier.

— Arrête de bouger la main, a dit Élise.

— Je ne bouge pas la main.

— Camille.

— Je te jure que je ne fais rien.

Noémie s'est penchée, le souffle court, une mèche de cheveux tombée devant les yeux.

— Essaie sur un autre prénom. Sur tante Josette.

Camille a déplacé sa main de quelques centimètres. Le pendule s'est arrêté net, presque immobile, comme suspendu. Elle l'a ramené au-dessus du prénom du grand-père. Il a repris sa course en cercles.

Ça ne prouvait rien scientifiquement, Camille le savait — elle avait fait des études de santé, elle n'était pas dupe des biais et des mouvements involontaires de la main. Mais ce soir-là, pour la première fois, la famille a parlé de ce grand-père. Vraiment. Pas la version édulcorée du repas de Noël, mais les questions qu'on n'avait jamais posées à voix haute : pourquoi le chantier n'avait-il jamais fait l'objet d'une enquête sérieuse ? Pourquoi leur grand-mère n'avait-elle jamais réclamé la pension qui lui était due ?

Élise a fini par retrouver, dans les papiers de leur mère, un vieux dossier de la Sécurité sociale, jauni, avec un montant écrit à la main : douze mille trois cents francs, une pension de veuve datant de 1953, l'année de l'accident, que leur grand-mère avait refusée.

— Pourquoi elle aurait refusé ça ? a demandé Noémie, la voix un peu cassée. Avec trois enfants à nourrir ?

Personne n'a su répondre. Élise a reposé le dossier sur la table, à côté de la théière, et l'a lissé du plat de la main comme pour effacer les plis du papier.

Les trois sœurs ont continué à se réunir, certains dimanches, avec d'autres familles du quartier, en prenant soin d'une chose que Camille avait apprise à ses dépens : chaque séance devait se terminer par un rituel précis. On repliait la nappe en papier, on rangeait le pendule dans sa boîte à biscuits, on disait à voix haute le prénom de la personne présente — la vraie, celle d'aujourd'hui, pas celle du mort qu'on venait d'interroger.

Camille anime aujourd'hui ces séances deux fois par mois, dans la même salle associative de Pessac où elle avait connu, six ans plus tôt, cette deuxième expérience qui avait tout changé. Elle refuse toujours les inscriptions de dernière minute et prend systématiquement quinze minutes en fin de séance pour raccompagner, un par un, chaque participant hors de son rôle.

Un an plus tard, en rangeant le grenier de leur mère avant une vente, Noémie est tombée sur une lettre glissée derrière la doublure d'une vieille valise en carton bouilli. Elle était signée du grand-père, datée de trois semaines avant l'accident.

Elles se sont retrouvées le dimanche suivant dans la même cuisine, le même radiateur cognant contre le mur. Camille a déplié la lettre, dont le papier craquait aux plis. Elle a commencé à lire à voix haute, d'une voix qui s'est mise à trembler dès la troisième phrase : le grand-père racontait un différend violent avec le contremaître du chantier, qui l'avait menacé de le renvoyer s'il continuait à réclamer des étais supplémentaires sur l'échafaudage nord.

— Trois semaines, a dit Élise dans un souffle. Trois semaines avant.

Camille a reposé la lettre sur la table, la main posée dessus comme pour l'empêcher de s'envoler. Noémie s'est levée, a fait deux pas vers la fenêtre, est revenue, les bras serrés contre elle.

— C'est cet échafaudage-là qui a cédé, a-t-elle dit. Celui du nord. Il l'avait écrit noir sur blanc, et personne ne l'a jamais lu.

Élise s'est raclé la gorge deux fois avant de pouvoir parler.

— J'écrirai à la caisse régionale. Pour savoir s'il y a seulement eu un dossier.

Noémie a repris la lettre des mains de Camille et l'a repliée, lentement, en suivant exactement les mêmes plis que celui qui l'avait pliée soixante-dix ans plus tôt. Elle l'a glissée à côté du pendule, dans la boîte à biscuits en fer, et a refermé le couvercle d'un geste sec, presque trop rapide pour quelqu'un qui ne voulait pas montrer que ses mains tremblaient encore.

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Odissea
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