Josette a quatre-vingt-deux ans et une horloge qui ne tourne plus rond depuis la mort de Bernard. Elle habite toujours la maison de Vannes, celle avec le figuier dans la cour, et tous les mercredis après-midi, sa petite-fille Camille vient goûter en sortant de l'école Sainte-Anne. Dans le couloir, il y a une odeur de cire à parquet et de café qui a trop chauffé. À la télé, en fond sonore, tourne toujours France 3 Bretagne, même quand personne ne regarde.
Josette dit qu'elle a compris un truc que les jeunes mères ne comprennent pas encore : le temps, une fois passé, on ne le récupère jamais, même en réclamant.
Elle a élevé trois enfants dans les années soixante-dix, à l'époque où on n'avait pas le temps de s'attendrir sur un sourire ou une phrase mal prononcée. Il fallait faire bouillir les couches, surveiller le feu, courir à l'usine de conserverie où elle travaillait à la chaîne. Alors avec ses propres enfants, elle a raté des choses. Beaucoup de choses. Elle s'en est rendu compte trop tard, un soir où son fils Thierry, déjà adulte, lui avait dit sans méchanceté : « Tu te souviens même pas de mon premier vélo, maman. » Elle ne s'en souvenait pas, en effet.
Avec Camille, c'est différent. Josette a soixante ans de moins à porter sur les épaules et beaucoup plus de patience à distribuer. Elle glisse un caramel au beurre salé dans la poche du manteau de la petite avant qu'elle reparte à l'école. Elle arrive une demi-heure en avance aux spectacles de fin d'année, pour avoir la troisième chaise en partant du couloir, celle qui donne une vue dégagée sur la scène. Elle applaudit jusqu'à ce que ses paumes chauffent, même quand Camille se trompe deux fois dans sa réplique de la pièce de Noël.
Ce mercredi-là, pourtant, quelque chose cloche. Camille arrive avec son cartable Hello Kitty, mais elle ne court pas vers le figuier comme d'habitude. Elle s'assoit à la table de la cuisine, les jambes qui ne touchent pas le sol, et elle triture le bord de la nappe cirée.
— Mamie, maman et papa, ils vont se séparer.
Josette repose la théière. Elle ne dit rien tout de suite — elle sort deux tasses, verse le thé à la menthe qu'elle prépare toujours pour Camille, celui avec trop de sucre que sa fille Nathalie lui reproche. Elle s'assoit en face de la petite.
— Qui te l'a dit ?
— J'ai entendu. Ils croyaient que je dormais.
Josette a soixante-dix-neuf ans passés et elle a déjà traversé ça une fois — son propre divorce, en 1988, avec Bernard qui était parti six mois avant de revenir, la queue basse, sans qu'on en reparle jamais. Elle sait que les enfants entendent tout, toujours, même à travers les cloisons en placo des pavillons.
Elle prend la main de Camille — pas dans un geste théâtral, juste pour sentir si les doigts sont froids. Ils le sont.
— Ta maman ne t'a rien dit à toi ?
— Non.
Alors Josette téléphone à Nathalie ce soir-là, après que Camille est repartie. Sa fille craque au bout du fil, avoue que ça fait trois mois que ça couve, que Julien — le mari, le père de Camille, gérant d'un garage Renault à Lorient — a une liaison avec la comptable de l'entreprise. Que la maison va être vendue. Que rien n'est encore officiel devant un juge, mais que tout est déjà décidé dans les têtes.
Josette écoute sans juger. Elle ne dit pas à sa fille ce qu'elle pense de Julien, ni ce qu'elle pense du silence gardé devant Camille pendant trois mois. Elle demande juste : « Qu'est-ce que tu veux que je fasse pour la petite ? »
Les semaines qui suivent, la maison de Vannes devient un sas. Camille y passe deux nuits par semaine pendant que ses parents règlent les papiers avec l'avocate de Nathalie, une femme du cabinet de la rue Thiers. Josette invente des rituels : la soupe du jeudi, les cartes postales anciennes qu'elles trient ensemble dans une boîte à biscuits en fer, le poste de radio allumé sur France Bleu Armorique pendant le bain.
Un soir de novembre, Camille pleure dans son lit et dit qu'elle a peur que son père l'oublie, comme il a oublié d'aller la chercher un mercredi, il y a deux semaines, parce qu'il était « occupé ». Josette s'allonge à côté d'elle sur l'édredon, ne dit pas que tout ira bien — elle ne ment jamais à cette enfant-là — mais elle raconte, pour la dixième fois, l'histoire du figuier planté par Bernard l'année où Nathalie est née, en 1975, cet arbre qui donne encore des fruits chaque été alors que Bernard, lui, n'est plus là depuis onze ans.
— Les choses qui durent, dit Josette, c'est pas parce que rien ne change autour. C'est parce qu'on continue de les arroser.
Camille s'endort avant la fin de la phrase.
Le vrai choc arrive en février. Julien annonce qu'il déménage à Rennes avec la comptable, et qu'il souhaite que Camille vienne vivre chez lui un week-end sur deux — mais surtout, il réclame par l'intermédiaire de son avocat une part de la maison de Vannes. Pas la sienne : celle de Josette. Il prétend qu'il a « investi » dans des travaux de toiture, six mille euros, quand Bernard était encore vivant, et qu'il en veut le remboursement, faute de quoi il menace de faire annuler les week-ends de garde chez la grand-mère, arguant devant le juge aux affaires familiales que « l'environnement n'est pas stable ».
Josette comprend alors que Julien ne cherche pas de l'argent : il cherche un levier. Il sait que la maison de Vannes est devenue le seul point fixe dans la vie de sa fille, et il s'en sert comme d'une carte à jouer.
Elle ne crie pas. Elle prend rendez-vous chez Maître Le Guennec, le notaire de la place des Lices qui a réglé la succession de Bernard onze ans plus tôt. Elle sort de son secrétaire en merisier le dossier des travaux de toiture : les factures de l'entreprise Rolland Couverture, datées de 2013, payées intégralement par Bernard et elle, en deux chèques de leur compte joint du Crédit Mutuel — bien avant que Julien n'épouse Nathalie. Aucune trace d'un centime de Julien nulle part.
Le notaire établit une attestation. Josette la fait suivre, avec une lettre recommandée, à l'avocat de Julien.
Elle fait autre chose, aussi, que personne ne lui a demandé : elle rédige un document chez le même notaire, une donation-partage anticipée qui fixe, noir sur blanc, que la maison de Vannes reviendra un jour à Nathalie et à Camille, sans que Julien puisse jamais y prétendre, quel que soit le sort du couple. Elle glisse la copie dans une enveloppe kraft qu'elle range dans le tiroir du buffet, sous la nappe de Noël brodée.
La confrontation a lieu un samedi de mars, dans le salon de Josette — Julien est venu déposer Camille après un week-end à Rennes, et Nathalie, prévenue par sa mère, est là aussi. Julien commence à parler des travaux, de « ce qui lui revient », debout près de la cheminée éteinte.
Josette ne se lève pas de son fauteuil. Elle pose sur la table basse l'attestation du notaire, la copie des factures Rolland Couverture, et la lettre recommandée avec l'accusé de réception déjà signé par l'avocat de Julien trois semaines plus tôt.
— Tu n'as jamais payé un centime de cette toiture, Julien. Et cette maison n'a jamais été à négocier. Elle est déjà réglée — chez le notaire, avec Camille et Nathalie dessus, pas toi.
Julien reste debout, la feuille à la main, et ne trouve rien à répondre. Dans l'entrée, Camille écoute, immobile, son cartable encore sur le dos.
Josette se tourne vers elle.
— Va poser ton sac, ma puce. Le thé est prêt.
Six mois ont passé depuis ce samedi-là. Le divorce a été prononcé au tribunal judiciaire de Vannes en juin, et Julien n'a plus jamais reparlé de la toiture ni de la maison. Camille vient toujours le mercredi, et elle a planté elle-même, cet automne, un petit figuier à côté de celui de son grand-père — une bouture que Josette avait fait pousser en pot depuis trois ans, sans le dire à personne. C'est en vidant une malle du grenier, pour la faire réviser par un antiquaire, que Nathalie a retrouvé le testament olographe de son père, daté de 1990 : Bernard y demandait déjà, bien avant tout le reste, que la maison reste toujours « pour les petits qui viendront ». Josette ne l'a jamais lu à voix haute. Elle a juste refermé la malle, et elle a dit que le figuier, cette année, donnerait deux fois plus de fruits.
