Camille Vasseur n'avait jamais mis les pieds hors d'Europe avant ce voyage au Cambodge. Trente-quatre ans, kinésithérapeute à Angers, elle avait économisé pendant deux ans — 2 800 euros, jusqu'au dernier centime notés dans un carnet — pour s'offrir ces trois semaines avec sa sœur Élodie. Un cadeau qu'elle s'était promis après son divorce, une façon de se prouver qu'elle pouvait encore se lancer dans quelque chose sans demander la permission à personne.
Le retour s'était bien passé. Trop bien, peut-être. Le vol Phnom Penh-Paris, le RER, puis le TGV jusqu'à Angers — et cette impression étrange, dès le troisième jour, que quelque chose clochait sous l'omoplate gauche. Une petite bosse. Rouge, chaude au toucher. Elle avait pensé à une piqûre de moustique mal cicatrisée.
— Tu devrais aller voir un médecin, avait dit Élodie au téléphone, une semaine après leur retour. Ça grossit, non ?
Ça grossissait. Et surtout, ça bougeait.
Camille s'en était rendu compte un soir, seule dans sa salle de bain, en essayant d'appliquer une pommade. Sous la peau tendue, quelque chose avait remué. Pas un spasme musculaire. Un mouvement lent, presque délibéré, comme si la bosse respirait à son propre rythme.
Elle n'avait pas crié. Elle était restée figée devant le miroir, la main sur l'omoplate, le tube de pommade encore ouvert sur le rebord du lavabo. Dix secondes, peut-être. Elle avait fini par refermer le tube sans avoir mis un gramme de crème, l'avait posé bien droit à côté du robinet, et était sortie de la salle de bain les jambes un peu molles.
Le lendemain matin, rendez-vous chez son généraliste, le docteur Ferrand, dans son cabinet de la rue Bressigny. Un homme posé, la cinquantaine, qui en avait vu d'autres.
— Vous étiez où, exactement, au Cambodge ?
— Siem Reap, puis le Mondolkiri. Un trek de quatre jours avec un guide local.
Il avait palpé la bosse, fronçant les sourcils, puis pris sa loupe frontale et demandé à Camille de s'allonger sur le ventre.
— Il y a un petit orifice, au centre. Vous avez remarqué du liquide qui sort ?
— Un peu, oui. Le matin surtout.
Le docteur Ferrand s'était redressé, avait retiré ses gants d'un coup sec.
— Bon. Madame Vasseur, je vais être direct : je pense qu'il y a une larve là-dedans. Une mouche a pondu, sûrement sur une piqûre de moustique, et la larve s'est installée sous la peau pour se nourrir. Ce petit trou, c'est pour respirer.
Camille avait senti son estomac se retourner.
— Vous voulez dire qu'il y a un asticot vivant dans mon dos.
— Voilà. C'est le mot, oui. Mais surtout, n'essayez pas de l'enlever vous-même ce soir avec une pince à épiler, hein. Si elle se sent attaquée, elle s'enfonce, ou elle se déchire sous la peau, et là c'est l'infection assurée.
Il l'avait orientée vers la dermatologie du CHU, avec un mot. Camille se souvenait avoir marché jusqu'à sa Clio grise, garée sur le parking Lafayette, et être restée assise derrière le volant sans démarrer, les deux mains à plat sur ses cuisses, à respirer par la bouche parce que l'air lui semblait soudain insuffisant.
Elle avait appelé Élodie depuis le parking.
— Il y a un truc vivant dans mon dos, Élo.
— Quoi ?
— Une larve. De mouche. Ferrand m'envoie au CHU direct.
Un silence, au bout du fil.
— J'arrive. Je pose deux heures et j'arrive.
Au service de dermatologie, une interne du nom de Sarah Kouassi avait examiné la lésion.
— Ouais, c'est une myiase, avait-elle dit en penchant la lampe. Furonculoïde. Ça arrive avec certaines mouches là-bas. On va d'abord l'étouffer un peu — vaseline bien épaisse sur le trou, elle remonte respirer, et hop, pince, on la sort d'un coup entière.
— Et si elle se déchire ?
— On met sous antibiotiques et ça passe. Mais franchement, on évite. Une larve qui pète dans la plaie, c'est moche à gérer après.
Élodie était arrivée juste à temps, essoufflée, encore en tailleur de l'agence immobilière où elle bossait, deux visites de clients laissées en plan à sa collègue. Elle s'était assise sur la chaise à côté du lit d'examen, avait pris la main de sa sœur et serré fort, sans un mot, quand l'interne avait étalé l'épaisse couche de vaseline.
Les minutes qui avaient suivi restaient, pour Camille, parmi les plus longues de sa vie. Allongée sur le ventre, la joue collée au drap froid, elle sentait sous sa peau une agitation qui montait — des grattements sourds, comme de minuscules ongles raclant l'intérieur d'elle-même, puis quelque chose qui ressemblait à une torsion, un coup de reins microscopique cherchant une issue qui n'existait plus.
— Ça remue, avait-elle soufflé, la voix cassée. Putain, ça remue fort là.
— C'est qu'elle étouffe, avait dit l'interne sans lever les yeux. Encore deux minutes.
Élodie fixait l'horloge murale au-dessus de la porte — 16h42, elle s'en souviendrait — la mâchoire tellement serrée qu'elle en avait mal aux dents. Elle avait toujours eu horreur des insectes, c'était Camille, petite, qui chassait les araignées de leur chambre. La voir là, sa grande sœur solide qui remettait des dos en place toute la journée, tendue comme un arc sous cette chose qui grouillait sous sa peau, ça lui tordait le ventre plus que n'importe quel film d'horreur.
Au bout de quatre minutes, l'interne avait annoncé que le moment était venu. Elle avait élargi l'orifice avec la pince, à peine, et attendu. Camille avait senti, presque au ralenti, quelque chose remonter contre la paroi de chair, buter, remonter encore — puis une traction sèche, un arrachement chaud qui lui avait fait crier un juron entre les dents.
— Voilà, avait dit l'interne en déposant la chose dans un récipient stérile, presque tranquille, comme si elle rangeait des clés.
Camille avait tourné la tête juste à temps : un asticot blanchâtre et brun, épais comme un petit doigt, hérissé de minuscules épines qui l'avaient ancré sous sa peau pendant treize jours. Presque deux centimètres. Il se tordait encore, mollement, contre le plastique.
Élodie avait plaqué une main sur sa bouche et détourné le visage d'un coup, comme giflée.
— Entier, avait confirmé l'interne, satisfaite. Pas de rupture. Nickel.
La plaie avait été nettoyée, désinfectée, un pansement compressif posé. Camille était repartie avec une ordonnance d'antibiotiques et un rendez-vous de contrôle une semaine plus tard.
Les jours suivants, elle avait continué à travailler, à faire ses courses au Carrefour de la Roseraie, à regarder ses séries le soir. Mais chaque fois qu'elle passait la main derrière son épaule, sous la douche, pour vérifier le pansement, elle repensait aux treize jours où elle avait nourri cette chose sans le savoir, l'avait laissée grossir pendant qu'elle vivait sa vie comme si de rien n'était.
Six mois plus tard, la cicatrice sous son omoplate gauche n'était plus qu'une ligne pâle, visible seulement en plein soleil. Camille avait repris ses consultations, son rythme. Elle ne racontait l'histoire qu'à quelques proches, en coupant les détails devant ceux qu'elle savait sensibles.
Un dimanche de mars, Élodie était venue déjeuner chez elle. Sa sœur avait posé les mains à plat sur la table, entre les deux assiettes encore fumantes, et avait dit, presque timidement :
— Tu sais, cette histoire, j'y repense encore. Pas avec dégoût, enfin, si, un peu. Mais surtout je repense à comment t'as géré ça. T'as pas paniqué. T'as appelé le médecin, t'as suivi les étapes, t'as pas fait n'importe quoi toute seule avec une pince à épiler dans ta salle de bain.
Camille avait haussé les épaules.
— J'avais trop peur d'empirer les choses. Et puis j'avais toi au bout du fil.
Élodie avait sorti de son sac une petite boîte, gardée depuis des semaines, faute d'occasion qui lui semblait assez à la hauteur. Dedans, un bracelet fin en argent, avec une breloque en forme de petite montagne.
— C'est pour le trek qu'on referait. Un vrai, cette fois. Sans invités surprises sous la peau.
Camille avait éclaté de rire, le premier vrai rire depuis longtemps sur ce sujet, et avait attaché elle-même le bracelet à son poignet, prenant deux secondes de plus qu'il n'en fallait pour fermer le fermoir.
