Le perroquet qui passait des commandes chez Leclerc

Je m'appelle Yvonne Ferrand, je suis gardienne d'immeuble rue des Lilas, à Annecy, depuis vingt-trois ans. Dans ce métier, on croit avoir tout vu — les fuites d'eau du troisième, les disputes de couple à travers les cloisons, le chat de Mme Théveniaud qui se coince deux fois par mois dans le vide-ordures. Mais l'histoire du perroquet de Delphine Aubriot, au deuxième étage côté cour, je la raconte encore aux nouveaux locataires quand ils s'installent.

Delphine vivait seule avec Gaspard, un perroquet gris du Gabon qu'elle avait recueilli après le divorce, cinq ans plus tôt. Elle travaillait comme infirmière de nuit à l'hôpital, alors l'oiseau passait de longues heures seul dans l'appartement, avec pour toute compagnie une enceinte connectée posée sur le plan de travail de la cuisine. Un cadeau de sa sœur, pour "l'aider à gérer les listes de courses" — l'ironie, on la découvrira plus tard.

Moi, je m'occupais du courrier et des colis, alors je voyais bien que quelque chose clochait. D'habitude Delphine recevait un ou deux paquets par semaine, surtout des commandes de la pharmacie ou des livres. Et puis, à partir d'un certain mardi de mars, les livraisons se sont mises à s'empiler devant sa porte comme jamais. Un jour, un carton de vingt rouleaux de papier toilette. Le lendemain, trois pastèques — en plein hiver, ça m'avait interpellée. Puis un cerf-volant. Une ampoule à visser, toute seule dans un carton bien trop grand pour elle. Des raisins secs par kilos entiers.

Je lui en ai parlé un matin, en lui tendant un colis qui sentait le fromage à travers l'emballage.

— Vous attendiez du reblochon, madame Aubriot ?

Elle a regardé l'étiquette, perplexe.

— Je n'ai rien commandé, moi.

— Ça fait trois fois cette semaine que je vous monte des trucs bizarres.

Elle a haussé les épaules, pensant à une erreur de livraison, un voisin qui se serait trompé d'adresse. Mais les colis continuaient d'arriver, et toujours à son nom, avec sa carte bancaire débitée à chaque fois — elle me l'a raconté plus tard, un soir où je faisais ma tournée des poubelles et où elle fumait sa cigarette sur le pas de la porte, encore en blouse d'infirmière.

— J'ai regardé mon historique de commandes, Yvonne. Il y a des trucs que j'ai jamais tapés. Une pipa. Un litre de glace au café. Trois brocolis.

— Vous avez piraté votre compte, vous croyez ?

— J'ai d'abord cru ça, oui. J'ai même changé mon mot de passe deux fois.

C'est un vendredi soir, en rentrant plus tôt que prévu à cause d'un service annulé, qu'elle a compris. Elle m'a raconté la scène le lendemain, encore secouée, en buvant un café dans ma loge.

En ouvrant la porte, elle a entendu la voix de l'enceinte dans la cuisine, ce ton neutre et un peu métallique qu'on connaît tous.

— "J'ai ajouté melon à votre liste."

Et Gaspard, perché sur le dossier d'une chaise, qui répétait, avec une intonation étrangement fidèle à la sienne :

— Alexa, ajoute melon à la liste.

Delphine est restée plantée dans l'entrée, son sac encore sur l'épaule. L'oiseau a recommencé, avec une autre phrase, cette fois pour demander qu'on commande des myrtilles. L'enceinte a émis son petit bip de confirmation. Gaspard a hoché — enfin, tourné la tête d'un côté, satisfait de son effet, comme s'il savait très bien ce qu'il venait de faire.

Elle m'a dit qu'elle avait mis presque une minute avant de réagir, tellement c'était absurde de voir ça en vrai. Puis elle a éclaté de rire, toute seule dans son couloir, un rire un peu nerveux, le genre qu'on a quand on réalise qu'on a cru devenir folle pour rien.

Ce qui m'a frappée, dans son récit, c'est un détail qu'elle a répété deux fois : Gaspard ne se contentait pas d'imiter n'importe quoi. Il avait retenu les phrases qui marchaient, celles qui déclenchaient une réponse de l'enceinte, et les ressortait quand il s'ennuyait — souvent vers dix-sept heures, l'heure où d'habitude Delphine rentrait de ses courses et lui donnait des morceaux de pomme.

Elle a fini par désactiver le micro de l'enceinte avant de partir travailler, et elle a passé une soirée entière à éplucher les commandes des deux derniers mois avec le service client d'Amazon, au téléphone, dans mon local à poubelles parce que le réseau y passait mieux qu'au deuxième étage. Ils lui ont remboursé cent quatre-vingt-douze euros de commandes qu'elle n'avait jamais voulues — la pipa comprise, qu'elle a fini par offrir au fils de la boulangère d'en face.

Depuis, l'enceinte reste débranchée toute la journée. Gaspard, lui, a trouvé autre chose pour s'occuper : il imite la sonnette de l'interphone, et deux fois par semaine, je monte pour rien parce que Delphine croit qu'on a sonné chez elle. On en rigole encore, tous les deux, sur le pas de la porte — elle avec sa cigarette, moi avec mon trousseau de clés qui pèse une tonne au bout de la journée.

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