Les billets pour l’océan

# Les billets pour l'océan

Trois ans qu'on se serrait la ceinture. Pas un restaurant, pas un week-end, le vieux lave-linge qu'on relançait en le frappant du plat de la main. Tout ça pour une seule ligne sur un papier brillant : Nice — Pointe-à-Pitre, aller simple vers les Antilles.

Assise dans la cuisine de ma mère à Lyon, je posai la boîte rose de chez Bernachon sur la toile cirée. Ses gâteaux aux pralines rouges, ceux qu'elle prenait toujours pour son anniversaire. Un rituel idiot, mais qui marchait d'habitude.

— Maman, on achète les billets demain. Vol direct.

À côté de moi, Julien ne disait rien. Il gardait sa main ouverte sur mon épaule, et je sentais son pouce faire un aller-retour sous mon omoplate. Sa manière à lui de me dire qu'il était là.

Ma mère reposa sa tasse. Pas fort. Juste un petit claquement de porcelaine sur la soucoupe, dans une cuisine où on n'entendait plus que le frigo qui ronflait.

— Et la sœur de ta cousine, tu y penses à elle ? lança-t-elle.

Je n'ai pas sursauté. J'avais prévu.

Elle a continué, la voix qui montait comme une Cocotte-Minute. Que c'était une honte. Que Marina, ma cousine germaine, était en train de se noyer sous les crédits. Un prêt à la consommation chez Cofidis, un autre chez Cetelem, un découvert autorisé qu'elle dépassait chaque mois. Que les intérêts bouffaient tout. Qu'elle dormait plus. Et moi, je partais me dorer les fesses sous les palmiers avec un billet à quatorze cents euros.

— Quatorze cents ? dis-je.

J'avais parlé sans m'énerver. C'est sorti comme une question de comptable.

Ma mère se figea. Elle attendait des cris ou des larmes. Elle avait préparé son texte pour les deux cas.

Je pris mon sac à main, posé sur la chaise libre. J'en sortis le petit carnet à spirale que j'avais acheté chez U Chrono à la Croix-Rousse, et un stylo quatre couleurs dont j'enlevai le capuchon avec les dents — une vieille habitude de lycéenne.

— Très bien, dis-je. Donc tu proposes qu'on refinance Marina. Sur le principe, on peut étudier le dossier.

Je tirai le carnet vers moi, l'ouvris sur une page vierge, et j'écrivis en haut, en lettres propres : « DOSSIER MARINA — demande d'aide ».

— Pour que ce soit recevable, il nous faut trois choses. Un : le relevé officiel des crédits, avec les créanciers, les mensualités et le capital restant dû. Pas des chiffres balancés à table. Des documents.

Ma mère avait la bouche légèrement entrouverte. Julien avait retiré sa main de mon épaule et buvait son café à petites gorgées, les yeux sur la cafetière.

— Deux : le détail de ses revenus et de ses charges sur les douze derniers mois. Et je veux les tickets de carte bleue, les abonnements, la salle de sport, tout.

J'entendais l'horloge murale qui cliquait. Une pendule avec un balancier en cuivre, héritée de mon grand-père.

— Trois : un plan de remboursement écrit de sa main, avec un échéancier précis. Combien elle nous doit, sur combien de mois, et ce qu'on est censés récupérer.

Je relevai la tête.

— On n'est pas une tirelire, maman. Tu veux qu'on investisse dans Marina ? Alors on traite ça comme une demande de prêt. Quand tu as les papiers, tu les apportes. On a trois jours ouvrés pour répondre, comme à la banque.

Ma mère ne bougeait plus. Ses doigts restaient crispés sur le bord de la table, blancs au niveau des phalanges.

Je me levai. Je pris mon manteau, un imperméable beige trop large, celui que je mettais pour les démarches administratives. Julien finit son café et poussa sa chaise en arrière sans bruit.

— Bon, on y va, dis-je en glissant le carnet dans mon sac. Billets à prendre. La mer ne va pas se remplir toute seule.

Deux jours plus tard, les billets étaient sur notre table basse. Nice — Pointe-à-Pitre, départ le 7 du mois, retour le 21. Deux coupons cartonnés, recto bleu océan, verso gris perle.

Le matin, on prenait le café face à la fenêtre. Dehors, le cours d'eau de la Saône traînait un brouillard bas. Le volet du voisin claquait, celui de l'appartement du dessous, toujours mal fixé. Le bruit ne me dérangea même pas.

Je regardais les billets. Julien regardait les billets. On n'avait pas besoin de parler.

L'interphone a grésillé.

— J'y vais, dit Julien en posant sa tasse.

Il resta sans répondre une seconde, puis il poussa le bouton d'ouverture. Je reconnus tout de suite la façon qu'il avait de revenir dans le salon, le pas trop large, la main lissée le long de la couture du pantalon.

Marina entra derrière lui.

— Vous partiez sans rien dire, c'est ça ? dit-elle.

Elle avait la voix de quelqu'un qui a répété la phrase chez elle, devant l'entrée de l'immeuble. Les yeux un peu gonflés. Un duffle-coat bleu marine ouvert sur un débardeur clair. Ses ongles brillaient, vernis bordeaux refait de la veille.

Elle n'avança pas vraiment dans la pièce. Elle resta sur le seuil, comme si le parquet était miné. Son regard tomba sur la table basse, sur les coupons bleus posés à côté du bol de mon café.

— C'est fou ce que vous êtes égoïstes, dit-elle.

Julien ne s'assit pas. Il se mit près du radiateur, les bras croisés.

— T'as laissé Maman toute seule dans sa cuisine sans même la prévenir, reprit Marina. Tu sais ce qu'elle m'a dit hier au téléphone ? Que tu m'avais demandé un « dossier ». Comme si j'étais une fraudeuse. Comme si j'avais un casier.

Sa voix partait dans les aigus.

— Marina, dis-je.

— Non, laisse-moi finir ! Vous ne vous rendez pas compte. J'ai deux mille deux cents euros à rembourser par mois. Deux mille deux cents, tu m'entends ? Mon loyer, c'est six cent quatre-vingts. Il me reste rien. Rien.

Elle fit un pas. Un seul. Puis elle s'arrêta.

— Et toi, tu vas t'acheter quoi ? Une serviette de plage ? Un cocktail bien décoré ?

Je me levai du canapé. Je pris le billet posé sur la table, le sien, le ticket au nom de Marina n'existait pas. Je le soulevai juste pour le regarder, recto verso, comme on inspecte un billet de train avant de le composter.

— Deux mille deux cents par mois, dis-je en reposant le coupon sur la table. Très bien. Donc c'est exactement pour ça que j'ai demandé les papiers.

— Quoi ?

— Tu viens de me donner un chiffre. Maman ne m'en a donné aucun. Toi, tu sais précisément ce que tu dois. Alors tu dois bien avoir les documents. C'est un bon début.

Elle me regardait avec une haine douce, une haine molle, celle des gens endettés qui ne savent plus où poser la faute.

— Tu sais ce que c'est que d'avoir peur de son téléphone ? dit-elle. Le matin, tu regardes l'écran allumé et tu espères que c'est pas encore eux. Tous les jours. Tous les matins.

— Oui, dis-je. Je sais ce que c'est. On a compté chaque pièce jaune pendant trois ans. Chaque vieux pain congelé. Chaque proposition de covoiturage refusée parce qu'il fallait mettre trois euros de carburant.

Je parlais sans élever la voix. Julien me jeta un œil, puis se passa une main sur la nuque.

— On n'a jamais dit qu'on ne t'aiderait pas, Marina. On a dit qu'on voulait voir les comptes. Il y a une différence.

Elle secoua la tête. Elle regardait toujours les billets.

— Tu pourrais annuler. Récupérer l'argent. Traiter ça en famille, simplement. Comme des gens normaux.

— Comme des gens normaux, répétai-je.

Je me rassis. Je pris mon café, froid. Je le bus d'un trait.

— Qu'est-ce que tu fais là, Marina ? dis-je.

— Je suis venue te parler. Parce que Maman m'a dit que tu avais sorti un carnet. Un carnet, franchement.

— Elle t'a dit qu'elle t'avait proposé notre argent sans nous demander notre avis ?

Elle ne répondit pas.

— Elle t'a dit qu'elle nous a présentés comme des monstres parce qu'on voulait prendre des vacances après trois ans sans prendre l'air ?

Marina baissa les yeux vers le carrelage gris, vers le motif d'écailles du sol de notre salon. Elle ne dit rien.

Je me penchai en avant, les coudes sur les genoux.

— Voilà ce qu'on va faire, Marina. Tu ramènes les relevés. Ceux de Cofidis, ceux de Cetelem, le courrier de la banque. Et aussi ce que tu gagnes avec ta micro-entreprise de couture, parce que je sais que tu fais des retouches le samedi, Maman me l'a dit.

Elle releva la tête.

— Et si tout est clair, si on voit que c'est vraiment une question de dettes et pas de gestion, alors on t'aide. On n'annule pas nos vacances. On te fait un prêt sans intérêts, avec un remboursement écrit noir sur blanc. Mais on part.

— Et si je refuse ?

— Alors on part quand même. Et on ne parlera plus jamais d'argent dans cette famille.

Le silence retomba. Le volet du voisin claqua. Marina resta une bonne minute immobile, les bras ballants, les yeux rouges. Puis elle fit demi-tour sans un mot et sortit en laissant la porte d'entrée entrouverte, une bouffée d'odeur de palier gonfla le salon.

Julien alla fermer. Il appuya son front contre la porte un court instant, puis revint vers la table basse. Il se pencha, prit les billets, les rangea dans la poche intérieure de sa veste.

— Ils seront mieux là, dit-il.

Je me levai. Je ramassai ma tasse, la sienne, et je les déposai dans l'évier. L'eau coulait sur mes poignets. Dehors, une péniche de tourisme avançait sur la Saône, sans un bruit.

Le mercredi suivant, on était assis dans une salle d'attente de l'aéroport de Lyon-Saint Exupéry, face au grand panneau des départs. Nice, Marrakech, Montréal, Pointe-à-Pitre. Le nôtre clignotait en lettres jaunes.

Julien dormait à moitié, la tête appuyée sur son sac. Je regardais la porte d'embarquement, les gens qui passaient en tirant des valises à roulettes qui faisaient un bruit de tonnerre miniature.

Mon téléphone vibra. Un message de ma mère.

« Marina a trouvé les relevés. Elle est passée les chercher chez moi. Elle t'attend pour en parler quand tu rentres. Bon voyage. Maman. »

Je laissai le téléphone s'éteindre sur le message. Je n'y répondis pas.

Le haut-parleur annonça l'embarquement. Je touchai l'épaule de Julien. Il ouvrit les yeux, s'étira, regarda le panneau.

— C'est notre heure, dit-il.

On se leva. Je sortis les billets de sa poche intérieure, les tins tous les deux dans ma main, et on avança vers la file.

Au moment de tendre le coupon au contrôleur, je vis le coin bleu du papier se plier légèrement sous mon pouce. Je le lissai sur la bordure du comptoir, puis je le tendis, face imprimée vers le haut.

Le portique émit son petit bip. Julien passa derrière moi. Le couloir de verre s'ouvrait sur le tarmac, la passerelle poussiéreuse, l'odeur de kérosène et de caoutchouk chaud.

On marcha sans se retourner.

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