Chez Madeleine, tout avait sa place.
Les chaussons étaient alignés au millimètre près devant le meuble de l’entrée. Les serviettes étaient pliées de la même manière depuis des années. Les verres brillaient tellement qu’on aurait pu croire qu’ils n’avaient jamais servi.
Quant à la poussière, elle n’avait aucune chance.
Madeleine la traquait avec une énergie presque militaire.
— Les animaux dans une maison, c’est la saleté assurée, répétait-elle. Des poils sur les meubles, des traces partout, une odeur… Non, merci. Je ne comprends pas comment les gens peuvent vivre comme ça.
Son fils Julien connaissait cette règle depuis son enfance.
Il avait grandi avec l’interdiction de monter sur le canapé avec ses chaussures, de laisser un livre sur la table après l’avoir lu et, surtout, de toucher un animal errant dans la rue.
Alors, lorsqu’il sonna chez sa mère un dimanche après-midi avec une caisse de transport dans les bras, Madeleine sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Elle ouvrit la porte.
— Bonjour, maman !
Puis elle vit la caisse.
— Qu’est-ce que c’est ?
Julien sourit avec une prudence inhabituelle.
— Il faudrait que tu me rendes un petit service.
— Quel service ?
— Garder un chat quelque temps.
Madeleine resta silencieuse.
— Non.
— Mais tu ne sais même pas…
— Je sais suffisamment.
— C’est temporaire.
— Combien de temps ?
— Quelques jours.
Elle plissa les yeux.
— Julien.
— Bon… peut-être une semaine.
— Absolument pas.
Il soupira.
— Une collègue doit partir à l’étranger pour un mois. Elle devait trouver quelqu’un pour garder son chat, mais la personne qui devait le prendre s’est désistée hier.
— Et donc tu as pensé à moi ?
— Parce que tu es à la maison et que…
— Parce que tu savais que je ne pouvais pas dire non à mon propre fils, voilà ce que tu as pensé.
Julien baissa les yeux.
— Peut-être.
Madeleine posa les mains sur ses hanches.
— Le chat repart demain matin.
À cet instant, un petit miaulement plaintif sortit de la caisse.
Elle s’interrompit.
Un deuxième miaulement, encore plus faible.
Madeleine regarda la caisse.
— Il est malade ?
— Non. Il a simplement peur.
Elle soupira.
— Une nuit.
Julien releva aussitôt la tête.
— Vraiment ?
— Une seule nuit. Et demain, tu viens le chercher.
— Merci, maman !
— Je n’ai pas dit que je l’aimais.
Julien ouvrit la caisse.
Un jeune chat roux sortit lentement.
Il avait le poil légèrement ébouriffé, une petite tache blanche sous le cou et de grands yeux verts.
Il resta quelques secondes immobile.
Puis il s’avança vers Madeleine.
— Non, non… ne viens pas par ici.
Le chat continua.
Il passa entre ses jambes et frotta doucement sa tête contre sa cheville.
Madeleine regarda Julien.
— Fais-le partir.
— Il t’aime déjà.
— Il ne me connaît même pas.
Le chat ronronna.
Madeleine détourna les yeux.
— Quel animal étrange…
Julien partit quelques minutes plus tard.
Madeleine ferma la porte et se retrouva seule avec son nouvel invité.
— Écoute-moi bien, déclara-t-elle. Je ne t’ai pas demandé de venir. Tu es ici provisoirement. Tu ne montes pas sur les meubles, tu ne griffes rien et tu ne fais pas tes besoins n’importe où.
Le chat s’assit.
Il la regarda.
— Et ne me regarde pas comme ça.
Le chat cligna lentement des yeux.
Madeleine soupira.
— Très bien. Fais ce que tu veux.
Elle alla dans la cuisine.
Quelques secondes plus tard, elle entendit de petites pattes derrière elle.
Le chat s’était installé sur le seuil.
Madeleine ouvrit le réfrigérateur.
— Tu as faim ?
Le chat ne bougea pas.
— Je suppose que oui.
Elle sortit un petit morceau de poulet.
— Voilà. Mais c’est exceptionnel.
Le chat mangea doucement.
Puis il leva la tête vers elle et se remit à ronronner.
Madeleine resta immobile.
Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas entendu un bruit aussi paisible dans sa cuisine.
Le soir, elle regardait la télévision lorsque le chat sauta sur le canapé.
Il ne vint pas près d’elle.
Il s’installa à l’autre bout, avec une prudence presque comique.
— Tu ne manques pas d’audace.
Le chat la regarda.
— Je t’ai dit de ne pas monter.
Il ne bougea pas.
Madeleine se leva pour le prendre.
Au moment où elle le saisit, il planta involontairement une griffe dans son poignet.
— Aïe !
Elle le lâcha aussitôt.
Le chat se recroquevilla.
Ses oreilles s’aplatirent.
Il avait l’air terrifié.
Madeleine regarda les petites marques rouges sur sa peau.
Puis l’animal.
— Je ne vais pas te faire de mal…
Sa voix était devenue douce sans qu’elle s’en rende compte.
Le chat releva lentement la tête.
— Tu as eu peur, toi aussi ?
Elle s’assit.
Quelques minutes plus tard, il revint sur le canapé.
Cette fois, Madeleine ne le chassa pas.
Dans la nuit, elle se réveilla avec une sensation étrange.
Quelque chose de chaud était posé sur ses pieds.
Le chat dormait en boule.
Son ronronnement était à peine audible.
Madeleine resta quelques secondes à le regarder.
— Tu es vraiment culotté…
Elle pensa à le faire descendre.
Puis elle sentit la chaleur sur ses jambes douloureuses.
Elle avait mal au dos depuis plusieurs semaines et passait certaines nuits à se retourner sans trouver le sommeil.
Elle soupira.
— Bon. Pour cette nuit seulement.
Le lendemain matin, le chat l’attendait dans la cuisine.
Dès qu’elle entra, il vint se frotter contre ses jambes.
— Bonjour à toi aussi.
Madeleine s’arrêta.
Elle venait réellement de saluer un chat.
Elle secoua la tête.
— Ça devient ridicule.
Elle ouvrit le réfrigérateur.
— Tu veux encore du poulet ?
Le chat miaula.
— Je savais bien que tu étais intéressé.
La semaine passa.
Julien appelait tous les jours.
— Alors, comment va mon pensionnaire ?
— Très bien. Mais viens le chercher.
— Tu es sûre ?
— Bien sûr !
Pourtant, chaque fois qu’il annonçait qu’il passerait le lendemain, Madeleine ressentait une étrange contrariété.
Elle avait commencé à acheter exprès une petite boîte de pâtée.
Elle avait déplacé un vase parce que le chat aimait dormir derrière.
Elle avait même installé une vieille couverture près du radiateur.
Un soir, Julien arriva enfin.
— Je viens chercher Félix.
Madeleine se figea.
Le chat dormait sur le fauteuil.
— Maintenant ?
— Oui. Sa propriétaire revient demain.
Madeleine regarda l’animal.
— Il… il peut rester encore quelques jours.
Julien sourit.
— Maman.
— Quoi ?
— Tu t’es attachée à lui.
— Pas du tout.
— Alors pourquoi tu viens de lui remettre une couverture ?
Madeleine regarda ses mains.
Elle n’avait même pas réalisé qu’elle caressait le chat.
— Il avait froid.
Julien ne répondit pas.
Le lendemain, pourtant, il reçut un appel de sa collègue.
Elle ne pourrait pas récupérer Félix immédiatement.
Elle avait eu un problème avec son retour.
— Il doit rester chez toi encore deux semaines, maman.
Madeleine répondit :
— D’accord.
Puis elle raccrocha.
Elle resta quelques secondes immobile.
— Tu as entendu ? Tu restes.
Le chat leva la tête.
— Mais ne prends pas tes aises.
Deux semaines plus tard, la propriétaire arriva enfin.
Madeleine ouvrit la porte avec Félix dans les bras.
La jeune femme remercia chaleureusement Julien.
Puis elle tendit les bras vers son chat.
Félix regarda Madeleine.
Il ne bougea pas.
La jeune femme sourit.
— Allez, mon grand.
Le chat se retourna et enfouit sa tête contre le cou de Madeleine.
Cette dernière sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Félix…
Elle resta silencieuse.
Puis elle demanda :
— Vous allez vraiment le reprendre ?
La propriétaire la regarda, surprise.
— Bien sûr.
Madeleine baissa les yeux.
— Je pensais simplement…
Elle n’acheva pas sa phrase.
La jeune femme comprit.
— Vous pouvez le garder si vous voulez.
Madeleine releva brusquement la tête.
— Vraiment ?
— Il semble avoir choisi sa maison.
Ce soir-là, Julien trouva sa mère en train de nettoyer la cuisine.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Le chat ?
Madeleine haussa les épaules.
— Il reste.
Julien éclata de rire.
— Tu avais dit que les animaux étaient de la saleté.
— J’ai changé d’avis.
— Aussi facilement ?
Madeleine réfléchit.
Puis elle regarda Félix, couché près de ses pieds.
— Non. Pas facilement.
Elle s’accroupit et lui caressa doucement la tête.
— Il m’a simplement rappelé que tout ce qui laisse des poils sur un canapé ne laisse pas forcément du désordre dans une maison.
Elle sourit.
— Parfois, ça y laisse de la vie.
À partir de ce jour, la maison de Madeleine ne fut plus aussi parfaitement silencieuse.
Il y eut des poils sur le tapis.
Une balle sous le buffet.
Une gamelle près de la cuisine.
Et, de temps en temps, quelques traces de pattes sur le sol fraîchement nettoyé.
Madeleine râlait toujours.
— Félix ! Regarde ce que tu as encore fait !
Mais personne ne croyait plus à sa colère.
Car le soir, lorsqu’elle s’asseyait dans son fauteuil, le chat venait s’installer sur ses genoux.
Et Madeleine lui murmurait :
— Tu sais quoi ? Je crois que j’avais surtout peur de m’attacher.
Le chat ronronnait.
Elle souriait.
Et pour la première fois depuis longtemps, une maison parfaitement propre n’était plus l’endroit où Madeleine cherchait à faire disparaître toutes les traces de la vie.
Elle avait compris qu’une maison pouvait être un peu moins impeccable…
et infiniment plus chaleureuse.
