L’escalier que personne ne voit

Je m'appelle Bernadette Fauvel, j'ai soixante-trois ans, et pendant vingt-deux ans j'ai tenu la loge du 14 rue des Tanneurs, à Rouen. On m'a tout raconté dans cet immeuble, les allées et venues, les portes qui claquent, les cartons qu'on descend en cachette un dimanche matin. Mais l'histoire de Camille Vasseur, celle du troisième étage sans ascenseur, je ne l'ai pas racontée, je l'ai vue se construire marche après marche, littéralement.

Camille avait trente-huit ans quand son mari est parti avec la collègue de son cabinet comptable, à Noël, en laissant les traites de la voiture et un crédit sur la cuisine refaite l'année d'avant. Elle est restée seule avec son fils, Nathan, onze ans, dans un F3 au troisième étage. Pas d'ascenseur, cent douze marches en comptant celles du hall, je les ai comptées moi-même un jour de canicule où je livrais son courrier recommandé.

Les premiers mois, je la voyais s'arrêter au deuxième palier, essoufflée, les sacs de courses fendus par le poids, et elle se tenait à la rampe comme si l'immeuble entier allait basculer sous elle. Elle ne me disait jamais bonjour en entier, juste "'jour Bernadette", la tête baissée, pressée de disparaître derrière sa porte avant que quelqu'un ne remarque qu'elle avait pleuré dans l'ascenseur — enfin, dans l'escalier, puisqu'il n'y en avait pas.

Ce qui a changé, c'est un mardi de février, je m'en souviens parce que c'était le jour où le chauffagiste devait passer et qu'il n'est jamais venu. Camille est descendue à sept heures, en survêtement, et elle a grimpé les cent douze marches trois fois de suite avant d'aller travailler. Je l'ai regardée par l'entrebâillement de ma porte sans rien dire — ce n'était pas à moi de parler. Elle soufflait fort au deuxième étage, elle posait la main sur le mur pas la rampe, le mur, comme pour vérifier qu'il tenait debout, lui.

Elle a fait ça presque tous les matins pendant huit mois. L'hiver, l'été caniculaire où les fenêtres du hall restaient grandes ouvertes et où on sentait la friture du Vietnamien du rez-de-chaussée monter jusqu'au deuxième. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi. On ne demande pas ça aux gens qui portent quelque chose de lourd et qui ne veulent pas le poser devant vous.

Son ex-mari, Julien, revenait de temps en temps. Pas pour Nathan — trois fois en un an, un samedi sur je-ne-sais-combien — mais pour réclamer sa part sur le crédit travaux, cinq mille trois cents euros qu'il disait avoir avancés pour la cuisine. Je l'ai vu une fois, dans le hall, hausser le ton devant la boîte aux lettres, dire que si elle ne payait pas avant la fin du mois il ferait saisir sur le salaire. Camille ne répondait pas. Elle serrait son sac contre elle et montait. Cent douze marches, ce jour-là, sans s'arrêter une seule fois.

Ce que je ne savais pas encore, c'est qu'elle avait commencé, ce fameux mardi de février, non pas par sport, mais parce que le médecin du travail lui avait dit, après un malaise au bureau, que son cœur "tenait mal le stress" et qu'il fallait "reprendre en main quelque chose, n'importe quoi, mais quelque chose". Elle avait choisi l'escalier parce que c'était gratuit et que c'était le sien.

En septembre, j'ai remarqué qu'elle ne s'arrêtait plus au deuxième. En novembre, elle montait avec les courses sans les poser. Un jour de décembre, elle a croisé Julien dans le hall — il venait encore réclamer son argent, plus fort cette fois, il parlait de "prendre un avocat" — et elle lui a dit, je l'ai entendue parce que ma porte était ouverte sur le radiateur en panne : "Julien, j'ai pris rendez-vous chez Maître Rocher pour vendredi dix heures. On soldera tout, la cuisine, la voiture, ce qui reste à devoir de chaque côté. Apporte tes relevés." Puis elle est montée, sans courir, sans s'accrocher au mur.

Le vendredi, je l'ai vue partir avec une chemise cartonnée bleue sous le bras, celle où elle avait rangé les factures de la cuisine, les relevés du crédit auto, et une simulation qu'elle avait fait faire elle-même à sa banque. Elle est revenue deux heures plus tard. Je n'ai pas eu besoin de lui demander comment ça s'était passé — Julien est repassé le lendemain, seul, sans réclamer, pour récupérer un carton de vieux outils qu'il avait laissé à la cave. Il n'a pas sonné chez elle. Il n'avait plus rien à sonner.

Ce que j'ai su par la suite, parce que Camille est devenue plus bavarde avec le temps, c'est que Maître Rocher avait établi un partage clair : elle gardait l'appartement, elle reprenait à son nom seul le crédit cuisine, seize mille euros sur huit ans, et en échange elle n'était plus redevable des cinq mille trois cents euros que Julien réclamait — la somme, vérifiée sur les relevés, s'était révélée être en réalité sa part à lui, pas la sienne. Il n'y avait pas de dette à payer. Il y avait un homme qui espérait qu'elle serait trop fatiguée pour vérifier.

Nathan a treize ans maintenant. Je le vois monter les marches deux par deux en rentrant du collège, et parfois Camille monte avec lui, plus vite que lui, en riant. L'été dernier, elle m'a proposé de porter mes courses jusqu'au deuxième un jour où mon genou me lâchait. Je n'ai pas accepté tout de suite — vingt-deux ans de loge, on n'aime pas qu'on vous aide, on aide. Mais elle a insisté, gentiment, en disant que c'était son tour.

Je ne sais pas si elle pense encore à ce mardi de février où elle grimpait trois fois de suite avant l'aube. Je ne le lui ai jamais demandé. Mais chaque fois que je l'entends passer devant ma loge maintenant, ce n'est plus ce pas lourd et cassé que j'entendais avant. C'est un pas qui ne s'arrête plus au deuxième étage.

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Odissea
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