Chaque matin, Madeleine trouvait sur le pas de sa porte un nouvel objet qui n’avait rien à faire chez elle : une pantoufle, un gant de jardinage, une petite balle, parfois même une chaussette encore humide de rosée. Au début, elle avait cru à une plaisanterie des voisins.
Puis elle avait compris que le coupable avait quatre pattes, des moustaches blanches et un regard d’un calme absolument désarmant.
— Gustave ! Qu’est-ce que tu as encore rapporté ?
Le chat roux, assis sur la rambarde de la terrasse, cligna lentement des yeux.
Sur les marches, il y avait cette fois une minuscule botte en caoutchouc rose.
Madeleine soupira.
— Ce n’est pas à nous. Tu le sais très bien.
Gustave bâilla, s’étira avec dignité et commença à faire sa toilette.
Il avait manifestement le sentiment d’avoir accompli quelque chose d’important.
Madeleine avait soixante-six ans et vivait depuis deux ans dans une petite maison au bord d’un village de Bourgogne. Après la retraite, elle avait quitté Dijon. Elle avait gardé son appartement en ville pour le louer et s’était installée dans cette maison qu’elle avait achetée autrefois pour les vacances.
Elle avait toujours rêvé d’un jardin, de quelques arbres fruitiers et de matinées silencieuses avec un café sur la terrasse.
Elle n’avait pas prévu de partager tout cela avec un chat roux qui se comportait comme un contrebandier.
Elle avait trouvé Gustave l’automne précédent, sous une vieille remorque abandonnée près du chemin communal. Il était maigre, couvert de boue et portait une petite cicatrice près de l’oreille.
Elle l’avait emmené chez le vétérinaire.
— Il a eu une vie difficile, avait dit le vétérinaire. Mais il est jeune. Avec des soins, il devrait aller très bien.
Madeleine l’avait nourri, soigné et laissé dormir sur une couverture près du radiateur.
Quelques semaines plus tard, Gustave avait commencé à la suivre partout.
Il était devenu son compagnon silencieux.
Mais depuis quelques jours, son comportement avait changé.
Un matin, il avait rapporté une paire de gants.
Le lendemain, une serviette.
Puis un petit camion en plastique.
Ensuite, une chaussette.
Et maintenant cette botte rose.
Madeleine connaissait suffisamment ses voisins pour savoir qu’elle ne pouvait pas continuer ainsi.
Elle prit donc la botte et se rendit chez sa voisine, Monique.
— Je crois que votre petite-fille cherche ça.
Monique éclata de rire en voyant la botte.
— Ah ! Alors c’est lui !
— Lui ?
— Votre Gustave. Ma petite-fille avait perdu sa botte hier. Elle était persuadée que son frère l’avait cachée.
Madeleine rougit.
— Je suis désolée.
— Mais enfin, ne vous excusez pas ! C’est plutôt drôle.
Pourtant, en rentrant chez elle, Madeleine était moins amusée.
Pourquoi Gustave faisait-il cela ?
Il ne rapportait pas de nourriture. Il ne ramenait pas des animaux morts. Il choisissait des objets qui avaient manifestement appartenu à des personnes.
Le lendemain, elle trouva une petite peluche sur les marches.
Elle la reconnut immédiatement : le petit garçon de la maison voisine la portait souvent dans le jardin.
Madeleine se rendit chez ses parents.
La mère ouvrit la porte avec un sourire.
— Encore un cadeau de votre voleur roux ?
— Je crains que oui.
La jeune femme prit la peluche contre elle.
— Vous savez, ça ne me dérange pas. Mais je me demande pourquoi il fait ça.
— Moi aussi.
Ce jour-là, Madeleine appela le vétérinaire.
Le docteur Antoine Morel devait passer au village la semaine suivante pour ses consultations.
Quand elle lui raconta tout, il réfléchit.
— Il peut y avoir plusieurs raisons. Certains chats transportent des objets parce qu’ils reproduisent un comportement de chasse. D’autres cherchent simplement de l’attention.
— Mais pourquoi toujours tôt le matin ?
Le vétérinaire leva les yeux.
— Toujours tôt ?
— Toujours. Vers cinq heures.
— Alors observez-le.
— Vous pensez qu’il y a quelque chose derrière ?
— Les animaux ont parfois une logique que nous ne comprenons pas immédiatement.
Madeleine décida de surveiller Gustave.
Pendant deux jours, elle se leva avant l’aube.
Le troisième matin, elle l’attendit derrière le rideau de la cuisine.
À cinq heures douze, Gustave descendit les marches.
Il ne se dirigea pas vers les maisons voisines.
Il prit le petit chemin qui longeait les champs.
Madeleine enfila rapidement son manteau.
— Où vas-tu donc, toi ?
Elle le suivit à distance.
Gustave marchait d’un pas étonnamment décidé. Il traversa une haie, passa sous une clôture et continua vers une ancienne maison abandonnée au bout du village.
La bâtisse appartenait autrefois à la famille Besson. Elle était inhabitée depuis plusieurs années.
Une partie du toit s’était effondrée.
Madeleine hésita devant le portail rouillé.
Puis elle aperçut Gustave disparaître derrière la maison.
Elle le suivit.
Au fond du jardin, une petite porte en bois menait à une cave.
Elle était entrouverte.
Gustave s’y glissa.
Madeleine s’approcha et regarda à l’intérieur.
Elle resta immobile.
Sur un vieux tas de feuilles et de chiffons se trouvait une chatte tricolore extrêmement maigre.
Elle avait le ventre creux, les flancs creusés par la faim et les yeux à moitié fermés.
À côté d’elle, trois chatons minuscules dormaient les uns contre les autres.
Et autour du petit groupe, Madeleine reconnut tous les objets que Gustave avait rapportés.
Le gant.
La chaussette.
La serviette.
Le jouet.
Une vieille écharpe.
Même la petite botte rose.
Gustave s’approcha de la chatte.
Il lui toucha doucement le museau.
La chatte releva la tête.
Puis le chat roux s’allongea contre elle.
Madeleine sentit sa gorge se serrer.
— Ce n’est pas pour toi…
Gustave tourna la tête.
Il regarda sa maîtresse.
Puis il se rapprocha des chatons.
Tout devint soudain évident.
Il n’apportait pas des trophées.
Il rapportait des choses.
Il cherchait de quoi rendre cet endroit plus chaud.
De quoi faire un nid.
De quoi aider cette mère affamée et ses petits.
Madeleine s’accroupit à l’entrée de la cave.
— Mon pauvre garçon…
Elle avait honte de l’avoir appelé voleur.
Gustave ne cherchait pas à faire une bêtise.
Il essayait de prendre soin de quelqu’un.
Madeleine rentra chez elle, mais elle ne put pas penser à autre chose.
À huit heures, elle appela Antoine.
— Docteur, j’ai trouvé quelque chose.
Une heure plus tard, il était là.
Ils retournèrent ensemble à la cave.
Le vétérinaire examina la chatte.
— Elle est très faible. Mais elle peut être sauvée.
Madeleine regarda les trois petits.
— Alors on va les sauver.
— Vous êtes certaine ?
Elle lui lança un regard étonné.
— Je crois que ce n’est pas vraiment à moi de décider. Gustave a déjà commencé.
Ils transportèrent la chatte dans une caisse et installèrent les chatons dans une pièce chaude de la maison.
La chatte était si faible qu’elle ne protesta presque pas.
Gustave resta près de la caisse.
— Doucement, mon garçon, murmura Madeleine. Elle est en sécurité maintenant.
Les jours suivants furent consacrés aux soins.
Petites quantités de nourriture.
Eau fraîche.
Médicaments.
Chaleur.
Repos.
Madeleine se levait plusieurs fois par nuit.
Et chaque fois, Gustave dormait devant la caisse.
Comme un garde.
Au bout d’une semaine, la chatte commença à reprendre des forces.
Madeleine l’appela Rose.
Les trois chatons reçurent les noms de Pollen, Miel et Noisette.
Un soir, alors qu’elle était assise sur le canapé, Gustave vint s’installer sur ses genoux.
Madeleine passa doucement la main sur son pelage.
— Tu savais, toi, n’est-ce pas ?
Le chat ronronna.
— Tu savais qu’ils étaient là.
Elle sourit malgré les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Et moi, je pensais que tu étais devenu un petit voleur.
Quelques jours plus tard, Madeleine retourna voir les voisins.
Elle leur raconta toute l’histoire.
Monique resta silencieuse un moment.
— Alors il prenait nos affaires pour leur faire un nid ?
— Oui.
— Bon sang…
Elle regarda Madeleine avec les yeux brillants.
— Tu sais, on devrait peut-être tous lui pardonner.
— Je crois qu’il nous a surtout donné une leçon.
Les voisins commencèrent à déposer de vieux tissus propres, des couvertures et des serviettes devant la maison de Madeleine.
Quelqu’un apporta une caisse.
Quelqu’un d’autre acheta de la nourriture.
La famille du petit garçon donna même une couverture bleue que leur fils avait choisie lui-même.
Pour la première fois depuis longtemps, Madeleine ne se sentit plus simplement « la retraitée qui habite au bout du chemin ».
Elle avait des voisins.
Des conversations.
Des visites.
Des gens qui passaient boire un café.
Et Gustave, bien sûr.
Quelques semaines plus tard, Rose fut adoptée par une jeune femme du village qui avait perdu son propre chat l’année précédente.
Les trois chatons trouvèrent eux aussi une famille.
Le jour où ils partirent, Madeleine eut un pincement au cœur.
Elle regarda Gustave s’asseoir sur la terrasse.
— Tu vas être triste ?
Le chat leva les yeux vers elle.
Puis il descendit les marches et disparut derrière la haie.
Madeleine sourit.
— J’espère simplement que tu ne vas pas recommencer avec les pantoufles.
Le lendemain matin, elle trouva pourtant quelque chose sur le pas de la porte.
Un objet nouveau.
Une petite balle rouge.
Madeleine la prit dans ses mains.
Puis elle entendit un rire derrière la clôture.
Le petit garçon de la maison voisine était là.
— Madame Madeleine ! Gustave l’a encore prise !
Elle éclata de rire.
— Alors il faut la lui reprendre.
Mais avant de la rendre, elle regarda son vieux chat roux.
Elle comprit alors que les objets n’avaient jamais été importants.
Ce qui comptait, c’était ce qu’il y avait derrière eux.
Un animal qui avait connu la faim avait choisi de partager ce qu’il trouvait.
Et un homme ou une femme pouvait parfois vivre des années entouré de gens sans vraiment voir ce qui se passait juste à côté de lui.
Depuis ce jour, Madeleine ne trouva plus jamais les « trésors » de Gustave agaçants.
Chaque fois qu’il déposait quelque chose devant la porte, elle souriait.
Parce qu’elle savait maintenant qu’un petit chat roux lui avait appris une chose que personne n’avait réussi à lui apprendre auparavant : la bonté ne demande pas toujours de grandes paroles. Parfois, elle arrive au petit matin, sur quatre pattes silencieuses, avec une chaussette dans la gueule.
