Le cahier à spirale qui valait plus qu’un bulletin scolaire

Sylvain Guérec n'a jamais aimé qu'on lise à voix haute devant lui. Ça remonte au CE2, à l'école de la rue des Lilas à Rennes, quand la maîtresse l'avait fait se lever pour déchiffrer un paragraphe sur les marées et qu'il avait buté sur chaque mot pendant que la classe pouffait. Le radiateur sifflait, il se souvient de ça — ce sifflement idiot qui couvrait presque les rires. Il avait treize ans quand un logopède de Rennes a posé un mot sur ce qui n'allait pas : dyslexie. En 1987, à l'époque, l'instituteur du privé où ses parents l'avaient inscrit en dernier recours avait été plus direct encore que la moyenne. Convoqué dans le bureau qui sentait la cire et le café froid, il avait dit au gamin, sans détour : "Guérec, avec des résultats pareils, il n'y a que deux chemins qui s'offrent à toi. La prison, ou la fortune. Rien entre les deux."

Sylvain a quitté le collège à quinze ans, sans le brevet, avec un bulletin où les appréciations tenaient en un mot : "insuffisant". Sa mère, employée de mairie, pleurait en lisant les copies rendues avec des ratures rouges partout. Son père, lui, ne disait rien — il réparait des mobylettes dans le garage attenant à la maison, et c'est là, entre deux carburateurs, que Sylvain a commencé à vendre. D'abord des pièces détachées qu'il rachetait à la casse de Cesson-Sévigné, puis des mobylettes retapées entières. Il gardait ses comptes dans un cahier à spirale parce que les colonnes de chiffres, lui, il les lisait très bien — c'étaient les lettres qui dansaient, pas les nombres.

À dix-neuf ans, avec l'argent des mobylettes et un emprunt que sa tante Odile lui avait consenti sur sa maison de Cancale, il a ouvert un petit atelier de réparation de scooters dans une friche industrielle du quartier de Villejean. Le loyer était de huit cents francs par mois, une somme qu'il n'avait pas et qu'il a trouvée en revendant sa propre mobylette. Les premiers mois, il dormait sur un matelas posé entre deux établis, réveillé par le bruit des trains de la gare toute proche.

L'atelier a grossi. Puis il y en a eu un deuxième, à Saint-Malo, un troisième à Dinard. En 1994, Sylvain a fondé sa première vraie société, un réseau de garages automobiles low-cost qu'il a baptisé Kerlouan, du nom du petit port breton où sa grand-mère l'emmenait enfant regarder rentrer les chalutiers. Il ne savait toujours pas écrire une phrase sans faute — il faisait relire tous ses contrats par sa secrétaire, une dénommée Chantal Le Bris, qui a fini par devenir sa directrice financière et qui, trente ans plus tard, dirige encore le groupe avec lui.

Ce que peu de gens savent, c'est que le proviseur qui avait prédit la prison ou la fortune s'appelait Roger Ferrec, et qu'il est mort en 2003 sans jamais avoir revu son ancien élève. Sylvain, lui, garde toujours dans son bureau de Rennes une photocopie du bulletin de troisième — celui avec le mot "insuffisant" écrit sept fois sur la même page. Il dit que c'est la seule décoration qui compte vraiment, plus que les diplômes honorifiques que deux universités bretonnes lui ont offerts depuis.

Aujourd'hui, le groupe Kerlouan compte deux cent trente garages et centres auto répartis dans le grand Ouest, emploie mille sept cents personnes et a réalisé, l'an dernier, un chiffre d'affaires de cent quatre-vingts millions d'euros. Sylvain a soixante-douze ans. Il ne lit toujours pas un roman sans fatigue au bout de dix pages, mais il continue de tenir, chaque soir, un carnet où il note trois chiffres : le chiffre d'affaires du jour, le nombre d'embauches en cours, et une ligne qu'il appelle simplement "le reste" — une observation, une idée, parfois juste une phrase sur le temps qu'il fait.

Il y a deux ans, l'école de la rue des Lilas, menacée de fermeture faute de subventions pour sa classe spécialisée dans les troubles de l'apprentissage, a reçu un chèque anonyme de deux cent mille euros. La directrice actuelle a mis longtemps à comprendre d'où venait le don, jusqu'à ce qu'un vieux collègue à la retraite reconnaisse, sur le virement, un numéro de compte qui correspondait à celui du groupe Kerlouan. Sylvain n'a jamais confirmé ni démenti. Il a seulement fait remplacer, dans la classe concernée, tous les radiateurs à sifflet par un système de chauffage silencieux.

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