Odile Fontaine avait quatre-vingt-deux ans et un carnet à spirale qu'elle gardait dans le tiroir de sa table de chevet, à Vannes, dans une maison qui sentait le café et la cire d'abeille. Chaque dimanche, son petit-fils Théo venait déjeuner avec elle — dix-sept ans, en terminale S au lycée Jean-Guéhenno, plutôt bon élève, mais qui traînait un peu les pieds dès qu'on parlait de maths.
— Mamie, franchement, à quoi ça sert de chercher des motifs cachés dans des suites de nombres ? Je vais pas passer ma vie à ça.
Odile repliait sa serviette en triangle net, comme elle l'avait fait des milliers de fois. Elle avait été institutrice pendant trente-huit ans, à l'école du quartier de Ménimur, et elle avait vu défiler des générations de gamins persuadés que le calcul mental ne servait à rien — jusqu'au jour où ils devaient calculer un pourboire ou vérifier un rendu de monnaie.
— Tu sais ce que je fais avec mon groupe de bridge, le mardi ? On s'échange des énigmes. La semaine dernière, Marcelle a proposé une suite de nombres cachés dans des figures géométriques. Personne n'a trouvé, même pas Bernadette, et elle a fait math sup.
Ça, ça piquait la curiosité de Théo. Il détestait perdre — surtout contre une bande de retraités qui jouaient au tarot le jeudi soir.
— Montre.
Odile sortit son carnet, celui aux pages jaunies, couvert d'une écriture penchée à l'encre bleue. Sur la première page : trois triangles, chacun avec des chiffres nichés dans les angles, et un quatrième triangle vide, marqué d'un point d'interrogation. Théo prit un crayon, se mit à gribouiller des additions, des multiplications. Dix minutes plus tard, il abandonnait.
— C'est impossible, ce truc.
— C'est ce qu'a dit ton oncle Julien, à l'époque. Il avait quinze ans, il était sûr d'être plus malin que moi. Il a claqué la porte de dépit.
Le ton était resté léger. Mais la voix d'Odile s'était voilée sur les derniers mots, comme quand elle parlait du jardin de La Trinité-sur-Mer qu'elle n'allait plus voir. Julien, c'était le fils aîné, celui qui avait quitté Vannes à vingt ans pour Lyon et qui n'appelait plus qu'à Noël. Une brouille vieille de onze ans, née d'une histoire d'héritage anticipé mal gérée — la maison de famille à La Trinité-sur-Mer, que le père d'Odile avait léguée en indivision aux deux enfants, Odile et son frère Roger, et que Roger avait fini par vendre en douce à un promoteur, sans consulter personne, empochant cent quatre-vingt mille euros dont Odile n'avait jamais vu la couleur.
Théo ne savait pas grand-chose de cette histoire. Il savait juste que "l'oncle Roger" n'existait plus dans les conversations familiales, comme un nom qu'on aurait rayé d'un dictionnaire.
Ce dimanche-là, en repartant, il emporta le carnet — Odile le lui avait laissé, en disant simplement : « Reviens me voir quand t'as trouvé. » Théo mit onze jours. Il finit par comprendre que dans chaque triangle, le chiffre du bas s'obtenait en multipliant les deux chiffres du haut puis en soustrayant leur somme. Le triangle mystère donnait 34. Il revint un mercredi soir, débordant de fierté, et trouva sa grand-mère assise à la table de la cuisine, une enveloppe kraft ouverte devant elle, ses doigts pliant et dépliant le coin d'une feuille jusqu'à en effriter le papier.
— Mamie ?
— Ton oncle Roger m'a écrit. Il veut qu'on vende la baraque de La Trinité pour de bon, cette fois — celle qui reste, celle où j'ai grandi, petite. Il dit qu'un notaire de Lorient s'en occupe déjà. Il ne demande même pas mon avis. Il informe, c'est tout.
Elle avait posé la lettre bien à plat, comme si la toucher trop longtemps allait la brûler. Théo comprit, dans les grandes lignes, que ce n'était pas la première fois que Roger décidait pour elle. Que la maison de La Trinité-sur-Mer, la vraie, celle où les deux frère et sœur avaient été enfants, était restée en indivision — et que Roger, fort de sa procuration jamais révoquée depuis la maladie de leur mère, agissait comme si la moitié d'Odile n'existait pas.
— Tu vas faire quoi ?
— Rien, pour l'instant.
Mais Théo vit, dans le tiroir entrouvert de la table de chevet, un autre document que le carnet à spirale : une convocation chez Maître Le Guennec, notaire, datée du vendredi suivant.
Le vendredi, Théo insista pour l'accompagner — officiellement pour "porter le sac", en réalité parce qu'il n'aimait pas l'idée de sa grand-mère seule face à ce genre de rendez-vous. L'étude sentait le papier neuf et le café trop fort. Roger arriva en retard de douze minutes, en costume gris, avec cette assurance des gens qui n'ont jamais eu à se justifier de rien. Il ne regarda même pas Théo.
— Odile, on ne va pas s'éterniser. Le compromis est prêt. Il suffit de signer.
— Tu as fait estimer la maison à combien, cette fois ?
— Deux cent dix mille. C'est le prix du marché.
Odile ouvrit son sac, en sortit non pas un stylo, mais une pochette plastique contenant des photocopies : l'acte de propriété original de 1978, où son nom et celui de Roger figuraient à parts strictement égales — et une lettre recommandée, datée de trois semaines plus tôt, adressée à Maître Le Guennec, révoquant formellement toute procuration antérieure liée à la gestion du bien.
— Je l'ai envoyée le 28 août. Vous devriez l'avoir reçue.
Le notaire, gêné, confirma d'un signe de tête qu'il l'avait bien en dossier — il n'avait simplement pas eu le temps d'en informer Roger avant la réunion. Roger blêmit, saisit son stylo et le reposa aussitôt sans l'ouvrir.
— Tu ne peux pas faire ça sans m'en parler.
— C'est exactement ce que tu as fait avec la maison de nos parents, il y a onze ans. Cent quatre-vingt mille euros, Roger. Ma part, je ne l'ai jamais vue. Cette fois, je ne signe rien tant que la vente ne passe pas par un partage notarié équitable, avec expert indépendant, et le remboursement de ce que tu me dois sur la première maison, prélevé sur ta part actuelle.
Roger referma le compromis, le glissa dans sa sacoche en cuir sans le ranger correctement, si bien que deux feuillets dépassèrent tout le temps qu'il resta assis. Il finit par se lever sans signer, en marmonnant qu'il consulterait son avocat.
Dans la voiture, Odile boucla sa ceinture avec une précision presque comique, deux clics secs, avant même de mettre le contact. Elle alluma la radio, tomba sur une chanson de Michel Sardou, et monta le son sans un mot. Théo la regarda tambouriner sur le volant en cadence pendant tout le trajet, jusqu'à la Corniche.
— Il va vraiment appeler un avocat ? demanda-t-il enfin.
— Qu'il appelle qui il veut. Moi j'ai la photocopie de 1978.
Elle se gara devant chez elle, coupa le moteur, et resta une seconde la main sur la clé sans la retirer du contact.
Le dimanche suivant, elle proposa à Théo un nouveau carnet, celui des carrés magiques, en précisant qu'il faudrait sans doute plus de onze jours pour celui-là.
