Margaux avait quarante-six ans quand elle a commencé à compter les jours qui la séparaient de la fortune de son père. Elle ne se l'avouait pas en ces termes-là. Elle se disait qu'elle s'occupait de lui, point final, et que le reste suivrait naturellement, comme suit la marée à Cassis quand on sait lire l'horaire affiché au port.
Bernard Vasseur, soixante-douze ans, avait fondé une entreprise de carrelage et de pierre naturelle qui fournissait la moitié des villas entre Cassis et La Ciotat. Un AVC massif l'avait laissé prisonnier de son propre corps un mardi de janvier, pendant qu'il taillait ses rosiers. Depuis, il vivait dans une grande maison au-dessus des calanques, avec vue sur une piscine qu'il avait fait construire l'été de ses soixante ans. Il ne pouvait plus parler. Ne pouvait plus lever un bras. Seul l'index de sa main gauche répondait encore, un tremblement minuscule que le kinésithérapeute appelait "un signe encourageant" et que Margaux appelait, elle, "encore ça".
Les premières semaines, elle avait joué le rôle à la perfection. Elle le nourrissait à la becquée avec une cuillère en plastique bleu, l'emmenait à ses séances de rééducation au centre de Cassis dans sa Peugeot 3008, lui changeait ses vêtements sans un mot de reproche.
— T'inquiète pas, papa. Je te laisserai pas tomber.
Elle disait ça surtout quand l'infirmière était encore dans la pièce, ou quand Mme Ferretti, la voisine, passait donner des figues du jardin.
Au bout de cinq mois, la patience s'était usée comme les galets de la calanque de Port-Miou, à force d'être frottés par la même vague. Elle soupirait en le changeant. Elle allumait la télévision trop fort pour ne plus l'entendre respirer. Un jeudi après-midi, dans le bureau qui sentait encore le tabac à pipe de son père, elle a ouvert un classeur à levier étiqueté "SCI Vasseur — Actes" et elle a murmuré, seule :
— Tant que tu respires, tout reste à ton nom. Et moi, j'ai plus le temps d'attendre.
Le notaire de la famille, Maître Roussel, place Baragnon, le lui avait confirmé sans détour trois semaines plus tôt : sans un document signé par Bernard lui-même, ou une décision du juge des tutelles nommant Margaux mandataire, elle ne toucherait pas un centime de l'entreprise, ni de la maison estimée à neuf cent mille euros, ni des trois comptes chez la Société Générale de la Canebière. Et Bernard, dans l'état où il était, ne signerait jamais rien.
C'est là qu'une idée a pris racine dans la tête de Margaux, aussi silencieusement qu'un lierre grimpe sur un mur.
Le samedi suivant, elle a profité de ce que l'aide-soignante était en congé. Elle a poussé le fauteuil roulant jusqu'à la terrasse, près de la piscine à débordement qui donnait sur le bleu de la Méditerranée. Il était onze heures du matin. Le boulanger du village venait de klaxonner deux rues plus bas, comme chaque samedi, pour signaler sa tournée. Elle a vérifié qu'aucune tête ne dépassait par-dessus le muret des Ferretti.
— Tout le monde croira à un accident, a-t-elle dit tout bas, presque pour se convaincre elle-même.
Bernard la fixait, les yeux grands ouverts, comme s'il comprenait chaque mot. Il essayait, de toutes ses forces, de faire bouger ce seul doigt encore vivant — comme si ce doigt pouvait retenir la roue, arrêter le monde. Rien n'y a fait. Margaux a serré les poignées du fauteuil et, d'un geste sec, l'a poussé dans l'eau.
Le fauteuil a basculé avec un bruit métallique et une gerbe d'eau qui a éclaboussé les dalles en pierre de Cassis. Pendant quelques secondes, elle a regardé la surface se refermer, les bulles remonter, puis plus rien. Elle a tourné les talons, certaine que personne n'avait rien vu.
— Voilà, c'est fini, a-t-elle soufflé.
Ce qu'elle ignorait, c'est que M. Ferretti, le voisin, taillait sa haie de lauriers-roses juste de l'autre côté du muret depuis vingt minutes, et qu'il avait tout entendu — la phrase sur l'accident, le bruit de l'eau, le silence après. Il a laissé tomber son sécateur et a couru vers le grillage en criant le nom de Bernard, avant même de comprendre ce qu'il venait de voir.
Ce que Margaux ignorait aussi, c'est que le fauteuil, un modèle récent équipé de flotteurs de sécurité imposés par le centre de rééducation depuis un accident survenu l'année précédente chez un autre patient, ne pouvait pas couler entièrement. Bernard s'est retrouvé la tête hors de l'eau, suspendu, incapable de nager, incapable de crier, mais vivant. M. Ferretti a sauté par-dessus le muret, encore en sandales de jardin, et l'a maintenu à flot jusqu'à ce que les pompiers de Cassis, prévenus en quatre minutes, arrivent avec le camion rouge garé de travers devant le portail.
À l'hôpital de La Timone, à Marseille, Margaux a joué la fille effondrée devant les infirmières, répétant qu'elle était sortie acheter du pain, qu'elle ne comprenait pas comment le frein du fauteuil avait pu lâcher. Mais le lieutenant de gendarmerie qui a recueilli la déposition de M. Ferretti n'a eu besoin que d'une phrase du voisin — "elle a dit tout haut que tout le monde croirait à un accident, je l'ai entendue avec mes propres oreilles" — pour ouvrir une enquête pour tentative d'homicide sur personne vulnérable.
Bernard, lui, a mis onze jours à sortir du choc, sous surveillance en réanimation, avant que les médecins ne le déclarent hors de danger. Et c'est là que l'histoire a pris un tournant que personne, pas même les gendarmes, n'avait anticipé.
Une orthophoniste du service, Camille Auziech, avait mis au point avec Bernard, dès la troisième semaine après son AVC, un code avec ce doigt encore vivant : une pression pour oui, deux pour non, sur une tablette munie d'un capteur tactile relié à un logiciel de communication assistée. Personne, hormis elle et le neurologue, ne connaissait vraiment le degré de précision que Bernard avait atteint avec ce système au fil des mois. Margaux, trop pressée, trop occupée à soupirer, n'avait jamais pris la peine de s'asseoir avec lui assez longtemps pour l'apprendre.
Douze jours après l'incident, dans sa chambre du service de neurologie, Bernard a communiqué, lettre par lettre, une phrase entière au capitaine venu l'interroger avec Camille comme intermédiaire. Il a fallu quarante minutes de pressions patientes sur l'écran. La phrase disait : "Elle a dit tout haut, avant de pousser, que tout le monde croirait à un accident. Je l'ai entendue. Je n'ai rien pu faire d'autre que bouger le doigt."
Le témoignage de Bernard, recoupé avec celui de M. Ferretti et l'expertise du fauteuil montrant que le frein n'avait pas lâché mais avait été délibérément desserré, a suffi. Margaux a été mise en examen et placée en détention provisoire à la maison d'arrêt des Baumettes, à Marseille, dans l'attente de son procès.
Bernard a quitté l'hôpital deux mois plus tard pour un établissement spécialisé à Aubagne, où sa rééducation a repris, plus lente, mais réelle. Maître Roussel s'est chargé, sur instruction écrite lettre par lettre sur la tablette de Camille, de rédiger une procuration limitée dans le temps confiant la gestion de l'entreprise de carrelage, le temps de la convalescence, à Élodie, la fille aînée de M. Ferretti, comptable de profession, qui avait toujours entretenu de bons rapports avec Bernard et qui n'avait jamais réclamé un centime.
Un vendredi de novembre, Bernard, assis dans un nouveau fauteuil, a fait pression sur sa tablette pendant que Maître Roussel signait devant lui l'acte définitif : la maison de Cassis passerait, à son décès, non pas à Margaux, mais à une fondation qu'il avait choisi de créer pour financer du matériel de rééducation dans les hôpitaux du département. Un exemplaire du document a été envoyé, par courrier recommandé, à la maison d'arrêt, avec l'accusé de réception qu'il a lui-même demandé à joindre.
Le procès s'est tenu dix-huit mois plus tard à la cour d'assises des Bouches-du-Rhône. Margaux a été condamnée à quinze ans de réclusion criminelle. On a appris, au cours des débats, que M. Ferretti n'avait jamais dit un mot de tout cela à sa femme avant l'audience — il n'avait pas voulu, disait-il, "faire porter ça à toute la rue" tant que la justice n'avait pas tranché. Bernard, lui, ne s'est jamais présenté à l'audience. Il a préféré rester à Aubagne, ce jour-là, à travailler avec Camille sur un mot nouveau qu'il voulait pouvoir écrire seul, lettre par lettre, sans l'aide de personne : le prénom de sa petite-fille, qu'il n'avait pas revue depuis le divorce de Margaux, huit ans plus tôt.
