Je suis probablement la sans-abri la mieux habillée que vous croiserez cet automne à Rennes. Foulard en soie noué sous le menton, boucles d'oreilles assorties au vernis, et sous le pont de Bonne-Nouvelle, un carton plié en quatre qui me sert de tapis pour ne pas salir mes escarpins. Les gens qui passent le matin, avec leur café à emporter du Monoprix d'en face, n'imaginent jamais que la dame au foulard dort là.
J'ai perdu mon appartement rue de Brest en février, un deux-pièces que je louais depuis vingt-trois ans. Le propriétaire a vendu l'immeuble, j'ai eu trois mois pour partir, je n'ai rien trouvé d'autre à mon prix. Alors j'ai monté une tente, une petite Quechua bleue qu'une association m'avait donnée, dans le square derrière l'église Saint-Aubin. Bagatelle, ma chienne, une bâtarde couleur caramel, dormait roulée contre mes jambes. On est restées là cinq mois, jusqu'à ce qu'un ancien collègue de mon mari, Serge, me propose de squatter sa péniche amarrée quai Saint-Cyr, le temps qu'il la revende. Provisoire, il a dit. Ça fait déjà sept semaines.
Il y a seize ans, j'ai perdu mon fils, Antoine. Il avait vingt-deux ans. Une leucémie qui ne pardonnait pas, la moelle qui ne fabriquait plus assez de globules blancs, et les médecins de Pontchaillou qui reculaient d'un mois l'autre la date où il faudrait qu'ils m'annoncent la vérité. Je n'en parle presque jamais entière, cette histoire — je m'arrête toujours avant la fin, comme si couper la phrase m'évitait de revivre la nuit à l'hôpital. Mais je pleure encore chaque semaine, souvent le dimanche, sans prévenir, en épluchant des patates ou en repassant un col de chemise.
M'habiller a toujours été ma façon de tenir debout. Il y a tant de choses dans une vie qu'on ne maîtrise pas — un loyer qui grimpe, un diagnostic, un propriétaire pressé de vendre — mais la couleur de mon rouge à lèvres, ça, personne ne me le prend. Je peux avoir une nuit affreuse sur cette péniche qui prend l'eau par le hublot arrière, si le matin j'ai mis ma veste en tweed et mes boucles d'oreilles en nacre, je me sens capable d'affronter n'importe quel guichet de la CAF. Bagatelle aussi sort parée : aujourd'hui elle porte son petit bonnet en laine, celui à pompon, pour ne pas prendre froid sur le pont — et parce que, disons-le, ça lui va bien.
Ce que les gens ne savent pas, c'est que j'ai un frère, Étienne. Il vit à Cesson-Sévigné, dans un pavillon avec jardin qu'il a hérité de nos parents, celui où on jouait enfants. Quand j'ai perdu mon appartement, je l'ai appelé. Il m'a dit qu'il n'avait pas de place, que sa femme n'était pas d'accord, qu'il fallait que je comprenne. Je n'ai rien redemandé. Mais chaque quinzaine, il passe au marché des Lices avec sa Peugeot 3008, il achète des huîtres, il ne s'arrête jamais quai Saint-Cyr, à cent mètres de là.
Un mardi de novembre, j'étais devant la vitrine d'Emmaüs rue de la Visitation, en train de choisir entre deux foulards à un euro cinquante, quand une femme m'a abordée. Corinne, la nouvelle bénévole du Secours Populaire. Elle avait remarqué ma tenue depuis des semaines, disait-elle, elle photographiait discrètement les gens élégants dans la rue pour un projet, un livre peut-être. Elle m'a demandé de raconter mon histoire. J'ai hésité — on ne raconte pas ce genre de choses à n'importe qui, sur un trottoir, entre deux clients qui fouillent le bac à cinquante centimes. Mais elle avait cette façon de m'écouter sans détourner les yeux quand j'ai parlé d'Antoine, et j'ai fini par tout lui dire.
Elle est revenue la semaine suivante avec un article publié dans Ouest-France. Ma photo, mon foulard, Bagatelle et son bonnet. Le texte disait des choses vraies et d'autres exagérées, mais l'essentiel y était : une femme de soixante et un ans, sans toit, qui refuse de perdre sa dignité. En deux jours, l'article a circulé sur les réseaux, des gens du quartier ont proposé des vêtements, un couturier de la rue Saint-Georges a offert de me confectionner un manteau d'hiver sur mesure. Et Étienne m'a appelée, furieux, parce que des voisins lui avaient montré l'article et demandé pourquoi sa sœur dormait sur une péniche pendant qu'il buvait du muscadet dans son jardin.
Je l'ai laissé parler. Puis je lui ai dit une chose simple : je ne lui demandais rien, ni excuses ni pavillon, mais qu'il arrête d'appeler ce silence de la pudeur. Il a raccroché.
Ce qui a vraiment changé les choses, ce n'est pas l'article, ni la honte d'Étienne. C'est un coup de fil de la mairie de Rennes, service logement, dix jours plus tard : un studio venait de se libérer dans une résidence sociale rue de Fougères, financé en partie par un fonds départemental, loyer plafonné à cent quatre-vingts euros charges comprises. J'ai signé le bail un jeudi matin, à la mairie annexe, avec un stylo qui fuyait un peu — la préposée m'a fait recommencer la signature trois fois sur la même ligne. Trente et un mètres carrés, une kitchenette, une fenêtre qui donne sur un marronnier. J'ai rendu les clés de la péniche à Serge le vendredi, avec une bouteille de muscadet pour le remercier, et j'ai gardé la couverture en laine sur laquelle dormait Bagatelle — elle est maintenant pliée au pied de mon lit, dans mon studio.
Je n'ai pas rappelé Étienne pour lui annoncer que j'avais un toit. Ce n'est pas de la rancune ; simplement, je n'ai plus besoin qu'il le sache pour continuer à vivre. Le dimanche suivant mon emménagement, j'ai accroché mes foulards sur une tringle que j'ai fixée moi-même au mur, sept couleurs alignées comme un petit arc-en-ciel domestique. Bagatelle s'est installée sur le rebord de la fenêtre, dans une flaque de soleil, son bonnet à pompon posé à côté d'elle sur le radiateur. J'ai mis du rouge à lèvres, sans miroir, juste pour le geste, et je suis descendue acheter du pain.
