Mireille Auberton avait quatre-vingt-deux ans et un genou qui grinçait plus fort que le portail de son jardin. Ce matin-là, à Sault, dans le Vaucluse, elle était sortie ramasser ses volets tombés pendant la tempête de la veille — un vrai coup de mistral, de ceux qui arrachent les tuiles et couchent les lavandes. En longeant le muret de pierres sèches qui séparait sa parcelle de celle du vieux Cazalis, elle avait entendu un miaulement. Pas un cri de détresse : plutôt une plainte polie, comme un locataire qui signale sa présence.
Elle s'était penchée, la main sur les reins, et avait trouvé un chaton gris cendré, à peine sevré, calé dans une anfractuosité du muret. Le trou semblait avoir été taillé pour lui : les pierres plates formaient une petite voûte, juste assez large pour son corps, avec une fente qui laissait passer la lumière et, visiblement, une vue imprenable sur le jardin. La bête ne tremblait pas. Elle regardait dehors comme on regarde par une fenêtre de train, avec cette tranquillité un peu insolente des créatures qui n'ont jamais douté d'avoir le droit d'être là.
Mireille avait vécu seule depuis la mort de Roger, onze ans plus tôt. Onze ans, une chiffre qu'elle comptait chaque 14 mars sans le vouloir, comme on compte les marches d'un escalier qu'on connaît par cœur. Sa fille, Élodie, habitait Avignon, à quarante minutes de route, et venait le dimanche — quand elle venait. Le reste du temps, la maison n'avait pour bruit que le tic-tac de l'horloge comtoise et, depuis la veille, le sifflement du vent dans les tuiles descellées.
Elle n'avait pas prévu de recueillir cet animal. Elle avait même, sur le coup, pensé à prévenir la mairie, ou le refuge de Carpentras, pour qu'on vienne le chercher — une vieille femme seule n'a pas besoin d'une bouche de plus à nourrir, se disait-elle en repliant son cabas. Mais le chaton, lui, ne semblait pas demander qu'on le sauve. Il s'était juste installé, comme si le muret de Cazalis avait toujours eu vocation à l'accueillir, comme si la pierre, en tombant là des siècles plus tôt, avait su qu'un jour elle servirait de toit à quelqu'un de minuscule.
Le vieux Cazalis, justement, était sorti sur le pas de sa porte en bras de chemise, une tasse de café à la main, l'œil mauvais. Depuis que sa femme était partie vivre chez leur fils à Marseille — officiellement pour "se rapprocher des petits-enfants", officieusement parce qu'elle ne supportait plus ses colères de rentier désœuvré —, il passait ses journées à surveiller la limite de sa propriété comme un douanier. Le muret, disait-il, lui appartenait jusqu'au dernier centimètre, et il n'était pas question qu'un chat squatte dedans, ni qu'une voisine vienne fouiller ses pierres sans lui demander la permission.
— Vous êtes chez moi, là, madame Auberton, avait-il lancé, la voix rêche du matin.
— Je suis sur le muret mitoyen, Gustave. Mitoyen, vous savez ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire qu'on partage l'entretien, pas qu'on partage les chats errants.
Elle n'avait rien répondu. Elle avait juste sorti de sa poche une vieille photo de Roger et elle, prise devant ce même muret l'année de leur installation, en 1974 — une manie qu'elle avait gardée, de trimballer cette photo sans trop savoir pourquoi, peut-être pour se rappeler qu'elle avait construit quelque chose ici, elle aussi, avant que Cazalis ne décide que tout lui appartenait.
Les jours suivants, le chaton — elle l'avait appelé Silex, pour la pierre — n'avait pas bougé de son trou. Il en sortait à l'aube pour chasser les lézards sur le muret chauffé, revenait s'y blottir aux heures chaudes, ressortait au crépuscule regarder les martinets. Mireille lui apportait un peu de thon en boîte, discrètement, en évitant le regard du voisin. Elle avait aussi remarqué, sans que cela ait le moindre rapport, que la télévision de Cazalis restait allumée toute la nuit sur les rediffusions de "Questions pour un champion" — le son passait le mur mitoyen, sourd et régulier, comme une horloge de plus dans le silence du hameau.
Le conflit avait éclaté un mardi, quand Cazalis avait entrepris de "réparer" le muret — en réalité de colmater la cavité avec du mortier frais, sans même vérifier si le chaton était dedans. Mireille l'avait surpris la truelle à la main, le seau posé sur l'herbe, et pour la première fois depuis la mort de Roger elle avait haussé la voix dans la rue des Lavandières.
— Vous allez l'enterrer vivant, Gustave !
— C'est mon mur, madame. Je fais ce que je veux de mon mur.
Il avait continué à étaler le mortier, comme pour prouver qu'il avait raison rien qu'en persistant. Silex, terrifié par le bruit de la truelle raclant la pierre, s'était réfugié tout au fond de la cavité, la queue tremblante. Mireille avait alors fait quelque chose qu'elle n'avait plus fait depuis des années : elle avait plongé la main dans le mortier encore mou, jusqu'au poignet, et elle l'avait retiré du trou, salissant sa manche de laine, pour empêcher Cazalis de refermer l'ouverture avant que l'animal ne soit sorti.
— Vous êtes complètement folle, avait-il crié.
— Peut-être. Mais ce muret, cher voisin, c'est moi qui ai payé la moitié de sa réfection en 2003. J'ai la facture de l'entreprise Ferrand, à Sault. Signée par vous.
Le silence était retombé, coupé seulement par un martinet qui filait au-dessus des toits. Cazalis avait blêmi : il avait oublié — ou fait semblant d'oublier — que ce muret, justement, n'était pas tout à fait à lui.
Le lendemain, Mireille était allée à la mairie de Sault avec le dossier complet : la facture de 2003, le plan cadastral, et une lettre qu'elle avait rédigée elle-même, à la table de la cuisine, avec son stylo à plume et ses lunettes posées sur le bout du nez. Elle avait demandé au secrétariat une attestation officielle de mitoyenneté, histoire de clore le sujet une bonne fois pour toutes, et avait profité du passage pour signaler l'état de la cavité — non pas pour faire fermer le trou, mais pour faire inscrire, noir sur blanc, qu'aucun des deux propriétaires n'avait le droit de le murer sans l'accord de l'autre.
En sortant de la mairie, elle était passée par la pharmacie acheter des pansements pour son poignet écorché par le mortier, et avait croisé Élodie, venue exceptionnellement un mercredi parce que sa mère l'avait appelée la veille au soir — un appel bref, presque sec, disant simplement : "j'ai besoin que tu m'accompagnes signer un papier, jeudi." Élodie n'avait pas posé de questions. Elle avait pris sa journée.
Le jeudi, donc, les deux femmes étaient revenues ensemble à la mairie, puis chez le notaire de la place de l'Église, où Mireille avait fait constater officiellement, par acte, la mitoyenneté du muret et l'interdiction pour Cazalis d'y toucher sans son consentement écrit. Elle avait payé cent quatre-vingts euros de frais, sorti de son livret A, sans un mot de plus que "c'est le prix pour dormir tranquille."
Cazalis avait reçu la copie de l'acte par courrier recommandé le samedi suivant. On l'avait vu, l'enveloppe à la main, planté devant sa boîte aux lettres pendant de longues minutes, puis traverser la rue des Lavandières pour venir frapper chez Mireille — qui avait ouvert la porte sans se presser, un torchon sur l'épaule, Silex roulé en boule sur le paillasson, désormais installé à demeure dans un carton près du poêle.
— Vous auriez pu m'en parler avant d'aller chez le notaire, avait-il dit, la voix moins assurée que d'habitude.
— Je vous en ai parlé, Gustave. Mardi. Avec le bras dans le mortier.
Elle ne l'avait pas invité à entrer. Elle avait juste refermé la porte, doucement, le chaton toujours endormi contre le carton chaud, et était retournée à sa vaisselle — le trou du muret restait ouvert, intact, la truelle de Cazalis rangée depuis dans sa remise, et plus jamais ressortie.
