Mireille Aubertin avait soixante-six ans quand sa belle-fille lui a confisqué le tube de rouge à lèvres, un samedi midi, à table, devant tout le monde, à Villefranche-sur-Saône.
« Maman, franchement, à ton âge, ce rouge-là… » Sandrine n'a même pas terminé sa phrase. Elle a juste tendu la main, pris le tube posé près de l'assiette de Mireille, et l'a glissé dans son propre sac. Comme on confisque un jouet à un enfant qui n'a pas été sage.
Personne n'a rien dit. Le gigot refroidissait. Thierry, son fils, regardait son verre de côtes-du-rhône comme s'il contenait la réponse à tout. Les petits-enfants chahutaient dans le jardin, on entendait le ballon cogner contre le mur du garage.
Mireille a reposé sa fourchette. Elle n'a pas explosé. Elle a juste dit, d'une voix égale : « Rends-le-moi. »
Sandrine a ri, un petit rire nerveux. « C'est un rouge écarlate, maman, on dirait une affiche de cinéma. Les gens vont se moquer. — Se moquer de quoi, exactement ? » Silence. Thierry a fini par lâcher : « Sandrine, rends-lui son tube, c'est ridicule. » Mais il l'a dit sans la regarder, sans vraiment y croire lui-même.
Ça faisait trois ans que ça durait. Depuis la mort de Bernard, le mari de Mireille, en 2023. D'abord c'étaient des petites remarques sur ses vêtements. Puis sur ses cheveux, qu'elle refusait de couper court « comme il faut à son âge ». Puis sur le jean troué qu'elle avait acheté au marché de Bourg-en-Bresse, celui qu'elle mettait pour aller chercher le pain le dimanche. Sandrine trouvait ça « déplacé ». Elle disait ça comme on prononce un diagnostic.
Le pire, ce n'était pas les mots. C'était la mastic à gâteau, sur la commode de l'entrée de Mireille — un studio au-dessus de la mercerie, rue de la République — où Sandrine avait déposé, sans y être invitée, trois pulls beiges "plus appropriés" achetés au Kiabi de Bourg. Sans étiquette de prix arrachée, comme pour bien montrer que c'était un cadeau, pas une remarque. Mireille les avait laissés dans leur sac trois semaines, entre le vase de sa mère et le vieux poste de radio de Bernard, avant de finalement les donner à la Croix-Rouge du quartier.
Ce midi-là, au gigot, quelque chose a lâché. Pas une colère. Une décision.
Mireille s'est levée, a récupéré son sac à main posé sur la chaise vide de Bernard — la chaise que personne n'osait occuper — et elle est sortie sans un mot, sans finir son verre, sans embrasser les petits-enfants. Thierry l'a suivie jusqu'à la porte : « Maman, attends, elle ne voulait pas… — Si, elle voulait. Elle voulait exactement ça. »
Elle est rentrée à pied, un kilomètre et demi le long de la Saône, avec ses sandales qui claquaient sur le trottoir humide. Il y avait cette odeur de printemps mouillé, de terre retournée dans les jardins des pavillons, et un chat roux assis sur un mur qui l'a regardée passer sans bouger. Elle s'en souvient encore, ce chat.
Le lendemain, lundi, Mireille a ouvert le tiroir du buffet où elle range ses papiers depuis vingt ans. Elle en a sorti un dossier bleu, celui du studio au-dessus de la mercerie — le seul bien qu'il lui restait de Bernard, hérité de sa mère à elle, jamais mis au nom de qui que ce soit d'autre. Depuis la mort de Bernard, Thierry et Sandrine occupaient gratuitement, "en attendant de trouver mieux", le deux-pièces de Mireille à Mâcon, celui qu'elle louait avant et qu'elle avait laissé filer pour "aider les enfants". Onze mille euros de loyers non perçus en trois ans, elle avait fait le calcul un soir, sur un coin de nappe.
Elle a pris rendez-vous chez son notaire, Maître Lechevalier, place des Terreaux à Bourg-en-Bresse, pour le mercredi suivant. Dans le dossier bleu : le bail, les diagnostics, une lettre. Elle a aussi appelé une agence immobilière pour remettre l'appartement de Mâcon sur le marché locatif, au prix du quartier, à compter du premier du mois suivant.
Thierry est arrivé chez elle le mardi soir, sans prévenir, le visage fermé. « Maman, l'agence nous a appelés. Tu veux vraiment nous mettre à la rue ? — Je veux récupérer ce qui m'appartient. Vous avez trois mois pour vous reloger, comme n'importe quel locataire qui reçoit un congé. C'est la loi, Thierry, pas une vengeance. »
Sandrine est arrivée dix minutes plus tard, le tube de rouge à lèvres encore dans son sac — elle ne l'avait même pas rendu, trois jours après. Elle l'a posé sur la table, comme une pièce à conviction. « C'est à cause de ça ? D'un rouge à lèvres ? — Non. C'est à cause de tout ce qu'il y avait derrière. » Mireille a ouvert le dossier bleu, l'a fait glisser sur la table. « Le bail est résilié à la fin du trimestre. L'appartement de Bernard, celui-ci, reste à mon nom, et j'y vis comme je l'entends, avec le rouge que je veux. »
Sandrine a voulu répondre, la bouche déjà ouverte sur une phrase toute prête. Rien n'est sorti. Thierry a pris le dossier, l'a parcouru en silence, puis il a refermé la chemise bleue et l'a reposée doucement sur la table, comme on repose quelque chose de fragile.
Ils sont partis sans un mot de plus. Mireille a rangé le dossier, sorti le tube de rouge écarlate d'un tiroir — elle en avait racheté un, le même jour, à la parfumerie de la rue Victor-Hugo — et elle l'a passé devant le petit miroir de l'entrée, celui avec le cadre en bois que Bernard avait fabriqué lui-même, un dimanche de 1987.
Six mois plus tard, l'appartement de Mâcon était reloué à un jeune couple d'infirmiers, huit cent quatre-vingts euros par mois, virés le trois de chaque mois sur son compte à la Caisse d'Épargne. Thierry et Sandrine avaient trouvé un pavillon à louer à Replonges. On a appris, par une voisine qui gardait un temps les petits-enfants, que c'était en réalité la mère de Sandrine qui avait avancé la caution — pas Thierry, comme il le laissait croire à sa mère. Mireille l'a su un soir, en sortant les poubelles, sans rien dire à personne. Elle a juste refermé le couvercle du bac, et elle est remontée chez elle.
