Quatre-vingt-dix minutes de retard, et une histoire qu’elle n’a jamais fini de raconter

J'ai soixante-treize ans, j'habite Angers depuis toujours, et il y a un mois j'ai compris quelque chose que je n'osais pas formuler : mon amitié avec Josette tenait davantage à l'habitude qu'à autre chose. Ça s'est joué un jeudi, autour d'une tarte aux pommes qu'aucune de nous deux n'a finie.

On s'est connues à la sortie de l'école Sainte-Marie, en 1978. Nos fils avaient six ans, ils partageaient la même maîtresse, une femme sévère qui distribuait des bons points comme s'ils coûtaient cher. Josette et moi, on s'est mises à discuter sur le trottoir en les attendant, un jour de pluie où aucune des deux n'avait de parapluie. Ensuite il y a eu les goûters chez l'une ou chez l'autre, les vacances à Saint-Gilles-Croix-de-Vie deux étés de suite, les repas du dimanche avec nos maris. Quand Roger est mort d'un infarctus, un dimanche de novembre, c'est elle qui a géré les faire-part pendant que je ne tenais plus debout. Quand j'ai eu ma hanche opérée, en 2019, elle passait tous les deux jours avec un pot-au-feu ou une blanquette, sans jamais que je le lui demande.

On continuait de se voir le jeudi après-midi, au café Le Progrès, près des halles. Moi je prenais un crème, elle un thé vert — depuis quelques années le café lui donnait des palpitations, disait-elle. Et puis, sans que je sache dater précisément le moment où ça a basculé, nos jeudis se sont transformés en bulletin hebdomadaire sur sa famille. Sa petite-fille Manon et ses cours de piano. Son petit-fils qui jouait arrière au rugby. Les tensions avec sa belle-fille au sujet du réveillon. Où ils passeraient Pâques. Je connaissais tout ce monde depuis leur naissance, alors au début ça ne me dérangeait pas — ça m'intéressait, même. Mais à un moment, si je racontais une sortie, elle enchaînait sur l'endroit où ses petits-enfants étaient allés. Si je citais un film, elle me parlait de la série que regardait sa fille. Je n'y avais jamais vraiment prêté attention jusqu'à ce jeudi de tarte aux pommes.

Après des années à me dire que je ne voulais plus me compliquer la vie, j'avais commencé à fréquenter un homme, Michel, rencontré dans un club de randonnée du côté de la Loire. Veuf, soixante-quinze ans, il habitait à quinze minutes de chez moi, du côté de Trélazé. On ne parlait ni de mariage ni d'emménagement. Juste le plaisir bête d'attendre un texto le soir. J'ai attendu trois semaines avant d'en parler à Josette — je voulais le lui dire en face, parce qu'elle avait connu Roger et savait combien il m'avait fallu de temps pour m'habituer à la solitude.

Ce jeudi-là, entre deux bouchées de tarte, je me suis lancée. « Je vois quelqu'un. » Josette a levé les sourcils, elle a souri, elle m'a demandé qui c'était. J'ai commencé à raconter la rencontre, le club de randonnée, la première balade jusqu'au château de Serrant. À peine cinq minutes après, son téléphone a vibré : sa petite-fille venait d'envoyer une photo de robe pour une fête d'anniversaire. Josette m'a tendu l'écran, puis une deuxième photo, puis elle s'est mise à m'expliquer que Manon n'arrivait pas à se décider entre le bleu et le vert. Mon histoire a disparu de la table comme si je ne l'avais jamais commencée.

Je suis rentrée chez moi vexée — vexée d'être vexée, en plus, pour une broutille pareille. Le jeudi suivant, je n'y suis pas allée. J'ai prétexté un rendez-vous chez le kiné. Josette a appelé dans l'après-midi, elle a senti que quelque chose clochait. J'ai fini par lui dire, au téléphone, la voix un peu tremblante : « L'autre jour j'ai essayé de te parler de quelque chose d'important pour moi, et cinq minutes après on était reparties sur tes petits-enfants. »

Silence. Puis elle s'est défendue : moi aussi je parlais de mes enfants, et ses petits-enfants tenaient une place énorme dans sa vie. C'était vrai. Je lui ai simplement demandé : à quand remonte la dernière fois où on a parlé de toi — pas de tes enfants, pas de moi, de toi ? Cette question a changé la conversation. Josette a fini par m'avouer que depuis la mort de son mari, dix ans plus tôt, elle s'était tellement investie dans sa famille qu'elle ne savait plus quoi raconter sur elle-même. Le mardi, elle gardait son petit-fils. Le mercredi, elle aidait sa fille pour les courses. Le dimanche, tout le monde se retrouvait autour d'un gigot. Sa vie était pleine, mais presque rien ne lui appartenait en propre. « Je crois que je parle tellement d'eux parce que je ne sais plus ce que je fais, moi, de mes journées », m'a-t-elle dit.

Cette phrase a désamorcé une bonne partie de ma colère. On a continué à se voir. On n'est pas redevenues comme par magie les deux jeunes mères qui poussaient des landaus rue Saint-Laud — aucune amitié ne fonctionne ainsi. Mais depuis, avant de se quitter, on se pose une question : « Et toi, comment tu vas, vraiment ? »

Josette connaît Michel maintenant. Elle a ri quand je lui ai avoué avoir mis trois semaines à trouver le courage de lui dire qu'un homme me faisait à nouveau battre le cœur.

Ce jeudi d'après, celui d'après la brouille, je suis arrivée au Progrès avec en tête une idée bien précise : j'ai posé sur la table le dépliant du club de randonnée, la photo de Michel devant le château, et j'ai dit à Josette qu'à partir de maintenant, chaque jeudi commencerait par dix minutes, chrono en main sur mon téléphone, où c'est elle qui parle d'elle et seulement d'elle — pas de ses petits-enfants, pas de moi. Elle a protesté, elle a dit que c'était ridicule, une femme de soixante-treize ans qui minute une conversation. Je lui ai répondu que oui, c'était ridicule, et que c'était pour ça que ça marcherait. La première fois, elle n'a tenu que deux minutes avant de revenir à Manon et sa robe. La quatrième semaine, elle a parlé pendant tout le quart d'heure d'un cours de peinture qu'elle voulait s'inscrire à la MJC de la Doutre, sans jamais mentionner un seul petit-enfant. Elle s'est inscrite le mois suivant. Aujourd'hui, entre le crème et le thé vert, il y a toujours ce petit rituel du chronomètre posé sur la table — bête, dérisoire, mais c'est devenu la preuve, chaque jeudi, qu'on se regarde encore vraiment, elle et moi, et pas seulement les photos qui défilent sur un écran.

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