C'est étrange, non, comme un seul instant peut faire basculer toute une vie. Moi, je m'appelle Larissa. J'avais cinquante et un ans, et je n'avais jamais imaginé quitter Kharkiv. J'y avais ma vie, mon appartement au troisième étage rue Sumska, mes collègues, mon fils Andriy qui venait d'avoir huit ans. J'enseignais la chimie et la biologie au lycée numéro douze. Une bonne vie, tranquille, avec ses petits soucis et ses grandes habitudes.
Et puis il y a eu ce voyage. Trois semaines de vacances aux Pays-Bas, chez une amie d'enfance installée à Rotterdam depuis des années. Le dernier jour, celle-ci a organisé un dîner et m'a présenté un homme. Willem. Un vrai Hollandais, grand, les cheveux déjà gris à quarante-cinq ans, propriétaire d'un petit atelier de menuiserie du côté de Delfshaven.
On a parlé jusqu'à deux heures du matin, ce soir-là. De rien, de tout. Le lendemain je reprenais l'avion pour Kharkiv, et pourtant quelque chose s'était déjà déplacé en moi, comme une pièce de puzzle qui trouve enfin sa place.
Un an de lettres, d'appels, de billets d'avion trop chers. Et puis la décision : j'ai tout vendu, l'appartement, les meubles, j'ai pris Andriy par la main et on est partis vivre à Rotterdam.
Recommencer à zéro, à cinquante et un ans, avec un enfant de neuf ans qui ne parlait pas un mot de néerlandais — je peux vous dire que ce n'est pas une phrase toute faite, c'est un mur qu'on escalade chaque matin. Une autre langue, un autre climat, une autre façon de faire la queue à la poste. Les premiers mois, je me souviens d'être restée plantée devant la vitrine d'un kruidenier, incapable de demander où trouver du sarrasin.
Ce qui m'a le plus frappée, ce sont les commerçants qui lavaient le trottoir devant leur boutique avec du savon, le matin, avant l'ouverture. Chez nous, personne n'aurait fait ça. Et puis cette liberté, aussi — j'avais grandi en URSS, où on ne circulait pas comme on voulait. Je me rappelle avoir voulu, à vingt-trois ans, rendre visite à ma meilleure amie Ludmila installée en Bulgarie ; impossible de passer la frontière, les papiers n'étaient jamais dans l'ordre qu'il fallait. Ce pays était fermé comme un tiroir coincé.
Avec Willem, pourtant, rien de tout ça ne pesait. Il avait de l'humour, une patience que je n'avais jamais rencontrée chez un homme, et surtout : aucune distance entre nous, comme si on se connaissait depuis toujours. La première fois qu'Andriy l'a appelé "papa" sans qu'on le lui demande, Willem est sorti fumer une cigarette sur le balcon alors qu'il avait arrêté depuis des années.
On s'est mariés deux ans plus tard, à la mairie de Rotterdam, avec pour tout témoin son frère et Ludmila venue exprès de Sofia — la Bulgarie s'était ouverte, entre-temps.
Willem est mort il y a douze ans. Un cancer du pancréas, six mois entre le diagnostic et la fin. Andriy avait vingt et un ans. Moi j'en avais soixante-trois, et du jour au lendemain je me suis retrouvée seule dans la maison de Delfshaven, avec l'atelier fermé et les outils de menuiserie qui prenaient la poussière dans la remise.
J'ai gardé l'atelier pendant deux ans avant de me résoudre à le vendre à un jeune couple qui voulait ouvrir une boulangerie. Ça m'a fait un pincement, de voir enlever l'enseigne WILLEM VAN DER BERG — MEUBELMAKERIJ, mais il fallait bien tourner la page à un moment.
Un grand portrait de lui est accroché dans mon salon, au-dessus du buffet en chêne qu'il avait fabriqué lui-même. Il y a sept ans, Andriy m'a dit : "Maman, il faut avancer, la vie continue." Il n'avait pas tort, même si sur le moment ça m'avait un peu blessée, venant de mon propre fils.
Ce qui a vraiment changé les choses, c'est la naissance de mon premier petit-fils, il y a trois ans. Il s'appelle Tobias. Je le garde deux jours par semaine, le mardi et le jeudi, pendant qu'Andriy et sa femme travaillent. Et maintenant qu'il commence à parler, je lui glisse quelques mots d'ukrainien en douce — pas du russe, de l'ukrainien, celui de Kharkiv, celui de ma mère.
L'autre jour, on était au marché de Delfshaven, devant l'étal de poissons, et Tobias a pointé du doigt un cargo qui remontait la Meuse en criant "Oma, litak!" — avion, en ukrainien, alors qu'il n'y avait pas d'avion en vue, juste un bateau. Le poissonnier a ri, il a cru que le petit se trompait de mot. Moi j'ai juste serré sa menotte un peu plus fort dans la mienne, et j'ai pensé à Willem, qui aurait adoré cette scène idiote et parfaite.
Il faudrait que j'aille un jour récupérer chez Ludmila les vieilles photos de Kharkiv que je lui avais confiées avant de partir — celles de l'appartement de la rue Sumska, de ma mère, de l'école numéro douze. Peut-être pour les montrer à Tobias, un jour, quand il sera un peu plus grand. Pour l'instant, il se contente de crier "litak" devant les bateaux, et ça me suffit amplement.
